Relations franco-allemandes :
L’amitié franco-allemande à l’épreuve de l’indifférence

Relations franco-allemandes : L’amitié franco-allemande à l’épreuve de l’indifférence
  • Publiéoctobre 28, 2026
Was kommt danach? Emmanuel Macron und Bundespräsident Frank-Walter Steinmeier Arm in Arm nach einer gemeinsamen Pressekonferenz im Élysée-Palast in Paris, 8. Oktober 2026 (Copyright: Alamy)
Et après ? Emmanuel Macron et le président allemand Frank-Walter Steinmeier bras dessus bras dessous après leur conférence de presse à l’Élysée, 8 octobre 2026 (Copyright: Alamy)

L’amitié franco-allemande est régulièrement célébrée par les responsables politiques à Paris comme à Berlin. Mais l’intérêt réciproque s’étiole. Jochen Thies s’interroge sur l’avenir de la relation bilatérale.

 

Le regard des Allemands sur la France s’est assombri. En Sarre et en Rhénanie, les relais traditionnels des relations franco-allemandes s’affaiblissent. À Aix-la-Chapelle, il devient de plus en plus difficile de trouver des personnalités à qui décerner le prix Charlemagne : la liste des anciens lauréats est désormais plus longue que celle des candidats potentiels.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Allemagne se retrouve dans une position particulièrement délicate au cœur du continent européen. Le président américain Donald Trump a rompu les liens que l’on croyait indéfectibles ; l’Europe centrale et orientale occupe une place croissante dans les préoccupations de Berlin. Dans ce contexte, Friedrich Merz peine à faire comprendre à une opinion publique particulièrement fébrile le rôle essentiel des relations franco-allemandes. Celles-ci semblent désormais se résumer à des projets de chars et d’avions de combat dont la durée de vie politique ne dépasse guère quelques semaines. Emmanuel Macron avait pourtant tenté, dès son premier mandat, de donner un nouvel élan à cette relation. Son ambition : transformer la réconciliation franco-allemande, symbolisée par les gestes historiques des années 1960, en une « alliance éternelle ». Jamais depuis la Seconde Guerre mondiale la France n’avait mobilisé autant de personnalités connaissant aussi bien l’Allemagne et aussi profondément attachées au dialogue entre les deux pays. Mais, côté allemand, leurs initiatives sont largement passées inaperçues et leurs voix n’ont guère été entendues.

 

Une occasion manquée

A-t-on laissé passer des occasions de donner une nouvelle impulsion aux relations franco-allemandes ? Et si oui, à quel moment ? Lorsqu’Angela Merkel a fait ses adieux, à Beaune, en novembre 2021, elle a reçu un hommage exceptionnellement chaleureux, peut-être même plus chaleureux que celui qu’elle avait reçu dans son propre pays. « Mutti ! Mutti ! », criaient les habitants tandis qu’elle parcourait les rues aux côtés d’Emmanuel Macron. Pourquoi n’a-t-elle pas profité de cette visite pour prononcer un discours à l’adresse des Français ?

 

Emmanuel Macron und Angela Merkel in Beaune im November 2021: ein herzlicher Abschied von der deutschen Bundeskanzlerin (Copyright: Alamy)
Emmanuel Macron et Angela Merkel à Beaune, en novembre 2021 : des adieux chaleureux à la chancelière allemande (Copyright: Alamy)

 

Pourquoi l’Allemagne a-t-elle laissé la France seule lors de l’opération Serval, en janvier 2013 ? C’était pourtant une occasion historique de jeter les bases d’une fraternité d’armes franco-allemande au Mali. Les Allemands ont fini par arriver, puis sont restés alors que les Français, eux, s’étaient déjà retirés. Aucun véritable débat stratégique n’a eu lieu. Aujourd’hui, le Sahel s’enfonce dans la crise, faisant craindre d’importants mouvements de réfugiés vers l’Europe.

Et maintenant, où est le geste fort de Berlin face à la dégradation de la situation politique intérieure française ? Et si les responsables politiques ne peuvent, pour des raisons compréhensibles, prendre une telle initiative, qui écrira une « Lettre à un ami français » dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung ?

La banalisation des relations franco-allemandes, constatée il y a déjà vingt ans, a pris des proportions inquiétantes. Aujourd’hui comme à l’époque, les relations officielles restent bonnes, voire très bonnes, malgré un léger accroc provoqué par une ministre allemande des Affaires étrangères quelque peu fantasque. Lors des grandes conférences internationales, Macron et Merz affichent une réelle complicité ; leurs accolades semblent sincères. Mais les deux sociétés s’éloignent de plus en plus l’une de l’autre. Les nombreuses initiatives soutenues par le Fonds citoyen franco-allemand témoignent certes de la vitalité de l’engagement de la société civile, mais elles ne suffiront pas à enrayer cette évolution.

 

Deutsch-französische Freundschaft im Alltag: Der Deutsch-Französische Bürgerfonds fördert Begegnungen und gemeinsame Projekte auf beiden Seiten des Rheins (Copyright: Deutsch-Französischer Bürgerfonds)
L’amitié franco-allemande au quotidien : le Fonds citoyen franco-allemand soutient les rencontres et les projets communs de part et d’autre du Rhin (Copyright: Deutsch-Französischer Bürgerfonds)

 

Dans une contribution de 2007, Corine Defrance parlait, à propos de la décennie précédente, d’une « indifférence amicale dans les relations bilatérales ». C’est exactement ainsi que j’ai ressenti l’atmosphère à Berlin, le 23 janvier 2003, lorsque Jacques Chirac et Gerhard Schröder inauguraient l’ambassade de France, passant à la hâte d’une interview à une autre. Lors de la réception, on pouvait voir ici et là des hommes âgés, parfois très âgés, qui avaient consacré une partie de leur vie aux relations franco-allemandes. Personne ne s’occupait d’eux.

 

Une distance grandissante

Vingt ans plus tôt, c’était à l’époque d’Helmut Schmidt et de Valéry Giscard d’Estaing, l’atmosphère était tout autre. Les rencontres franco-allemandes étaient alors de véritables temps forts d’une amitié qui ne se limitait pas aux discours officiels. Certes, les relations personnelles entre les dirigeants obéissaient aussi à des considérations tactiques. Mais l’Élysée et la chancellerie fédérale ne se contentaient pas de cultiver cette amitié au sommet : ils s’efforçaient de la faire vivre au sein des deux sociétés, avec une volonté politique autant que pédagogique. Il ne s’agissait pas de « rééducation », mais d’« éducation européenne ». (Je suis encore fier d’avoir réussi à faire renoncer le chancelier à cette vieille plaisanterie de caserne : « Le seul mot que je connaisse en français, c’est “Moulin Rouge”. »)

 

Helmut Schmidt und Valéry Giscard d’Estaing: Für beide war die deutsch-französische Freundschaft auch eine persönliche Angelegenheit (Copyright: Centre des Archives diplomatiques de La Courneuve)
Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing : pour eux, l’amitié franco-allemande était aussi une affaire personnelle (Copyright: Centre des Archives diplomatiques de La Courneuve)

 

Or, le principe selon lequel la coopération franco-allemande doit être cultivée jour après jour, dans une recherche constante du compromis, semble aujourd’hui oublié. Le véhicule de tête a perdu le contact avec le reste du convoi. Les contenus des journaux, qui, dans les années 1970, s’attachaient à mettre en avant les points communs, divergent de plus en plus. En Allemagne, le récit historique national se transforme sous l’effet des mouvements migratoires des dernières décennies. De nouveaux groupes de population apportent leurs expériences et leurs regards sur l’histoire, transformant ainsi la mémoire collective. Les thèmes et les références qui nourrissent le débat public s’en trouvent modifiés.

 

Quand les passeurs disparaissent

Comment en est-on arrivé là ? Les générations qui ont joué un rôle décisif dans les relations franco-allemandes ont disparu ou sont en train de disparaître : celle d’Adenauer, puis celle des passeurs nés entre 1944 et 1949. Ces derniers avaient fait de l’amitié franco-allemande une affaire personnelle, jusque dans leurs choix professionnels, leurs mariages ou leur installation de part et d’autre du Rhin. Marquées par la guerre et les récits d’une hostilité séculaire entre les deux peuples, ces générations avaient voulu rompre avec le passé. Elles avaient trouvé de nombreux interlocuteurs et alliés de l’autre côté du Rhin. Pourtant, aujourd’hui encore, les Français gardent une certaine distance vis-à-vis de leur voisin allemand. Mes amis français viennent rarement me rendre visite à Bonn ou à Berlin.

 

Alfred Grosser (l.) und Joseph Rovan (r.): zwei prägende Vermittler der deutsch-französischen Verständigung (Copyright: Wikimedia Commons/privat)
Alfred Grosser (à gauche) et Joseph Rovan (à droite) : deux grandes figures du rapprochement franco-allemand (Copyright: Wikimedia Commons/privat)

 

Avec le recul, il me semble que la rupture s’est produite vers l’an 2000. Les raisons en sont multiples : les bouleversements de l’ordre mondial, le recul de l’influence européenne, les nouvelles technologies qui mobilisent toujours davantage notre attention et la perte des compétences linguistiques. Peu à peu, les relations franco-allemandes se sont banalisées. Les reliefs de ce paysage autrefois si singulier se sont effacés, laissant place à une plaine monotone. En Allemagne, l’intérêt pour l’extraordinaire richesse culturelle du voisin français s’est émoussé.

La République fédérale semble se détourner de sa propre capitale, qui a renoncé à la cravate, s’habille mal et préfère planter des arbres plutôt que de construire des bâtiments remarquables. La France, à l’inverse, prend soin du rayonnement de sa capitale, mais paraît encore plus préoccupée d’elle-même que l’Allemagne. Confortablement installé dans son Hexagone, le pays semble s’être lassé de rivaliser avec les autres grandes puissances industrielles. Il cherche à amortir les effets de la mondialisation tout en s’interrogeant, plus encore que l’Allemagne, sur sa propre identité. À cela s’ajoutent le poids de l’héritage colonial et les conséquences d’une immigration plus ancienne qu’outre-Rhin.

 

Qui fera vivre l’amitié franco-allemande ?

Pour les relations franco-allemandes, cela signifie que l’avenir est ouvert, terriblement ouvert. La tentation sera grande de renouer avec les vieux stéréotypes et les anciennes images de l’ennemi. Là où les connaissances font défaut ou se sont perdues, il revient plus que jamais aux responsables politiques de prendre l’initiative et de donner un nouvel élan à cette relation. Les médias ont eux aussi une lourde responsabilité, qu’ils continuent heureusement d’assumer. Avec la disparition de Wolfgang Schäuble, Emmanuel Macron a perdu son meilleur ami allemand. Qui prendra la relève ?

 

L’auteur

Copyright: Jochen Thies

Jochen Thies a étudié les langues et littératures romanes, l’histoire et les sciences politiques. Il a été rédacteur de discours auprès du chancelier Helmut Schmidt, chef du service de politique étrangère du quotidien Die Welt et rédacteur en chef de la revue Europa-Archiv/Internationale Politik. Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment publié des biographies consacrées aux familles Bismarck, Moltke et Dohnanyi ainsi que, plus récemment, une histoire des Huguenots. Il vit à Berlin, où il poursuit son travail d’écrivain et de journaliste.

 

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