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Mémoire et extrémisme de droite

Un instrument de conquête du pouvoir

Henry Lewkowitz

Le mémorial de l'Holocauste à Berlin © Wikimedia Commons

16 février 2024

Les débats sur la mémoire de la Shoah ne sont certes pas nouveaux. Dans un contexte marqué par la montée du vote populiste et extrémiste, ils revêtent néanmoins une importance toute particulière. Henry Lewkowitz, directeur de la Maison Erich Zeigner à Leipzig et « praticien de la mémoire », explique.

Le discours des populistes et extrémistes de droite sur la fin de la guerre a connu une inflexion majeure en 2020, année du 75ème anniversaire de la libération du nazisme en Europe. Plutôt que d’avoir recours à l’expression largement établie « jour de la libération », populistes et extrémistes commencèrent alors à parler de « jour de la défaite absolue » avec, pour corollaire : controverses, polarisation, remise en question de la politique mémorielle allemande. Actualisée chaque année depuis son lancement en 2018, l’étude MEMO Deutschland – Multidimensionaler Erinnerungsmonitor de l’Institut für interdisziplinäre Konflikt- und Gewaltforschung Bielefeld  permet d’en saisir les conséquences. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

  • 54,4 % des personnes interrogées en 2022 considèrent le nazisme comme « l’événement de l’histoire allemande (…) dont les générations futures (…) devraient selon eux se souvenir ». Sur ces 54,4 %, seuls 21,4 % le mettent en relation directe avec le nazisme ; les 33 % restant en parlent plutôt dans le contexte très général de la Seconde Guerre mondiale.
  • Près de 25,6 % sont d’avis qu’il convient de tirer un trait sur le passé de l’Allemagne nazie. Si l’on regarde maintenant l’étude MEMO menée en 2023 auprès d’un échantillon de jeunes et de jeunes adultes (16-25 ans), on obtient des chiffres à peu près similaires.

Dans les têtes, dans la rue, aux parlements

Martin Sellner, 2022 © Wikimedia Commons

Un nombre croissant d’enquêtes et d’études scientifiques ont révélé ces dernières années que le mouvement intellectuel et politique de la « Nouvelle Droite », un mouvement jouant un rôle charnière entre la droite traditionnelle et l’extrême droite, cherche de plus en plus à positionner les questions mémorielles dans l’espace pré-politique. À côté des fréquents dérapages de l’Alternative für Deutschland (AfD) au niveau local, régional et national, on observe de nombreuses tentatives visant à détourner ou à inverser le consensus du traitement du national-socialisme, à rebours de cette « norme DIN allemande » dont Timothy Garton Ash parlait en 2001. Sur ce point, il y a convergence entre l’extrême droite parlementaire, extra-parlementaire et intellectuelle. Le diagnostic que Martin Sellner, tête pensante du Mouvement Identitaire dont les propos rémigrationistes ont défrayé la chronique, avait formulé en 2019 est à ce titre emblématique : « la culture de la culpabilité et la haine de soi sont les fondements de l’Occident. » Il en va de même de l’extrême droite intellectuelle. L’éditeur Götz Kubitschek s’interrogeait en 2016 : « Qu’avons-nous aujourd’hui à offrir ? Pas de rêve allemand, seulement un traumatisme allemand ». Les déclarations de Björn Höcke, tête de liste de l’AfD aux élections législatives de Thuringe (1er septembre 2024), relatives au mémorial de l’Holocauste à Berlin, en sont un exemple supplémentaire : dans un discours de 2017, il n’hésita pas à parler d’un « monument de la honte » « planté au cœur de (la) capitale. » À cela, on voit clairement quelle place les structures et les partis proches de la « Nouvelle Droite » accordent aux questions mémorielles dans leur stratégie de conquête du pouvoir. La relativisation délibérée des crimes nazis telle que celle à laquelle s’est livré Alexander Gauland lorsqu’il parla des crimes nazis comme « l’épouvantail de notre histoire » (2018) le démontre également de manière édifiante – tout comme le « tourant mémoriel à 180° » réclamé par Björn Höcke l’année précédente.

Vision élargie de l’histoire ou débat de clôture ?

Même si l’AfD ne parle dans son programme (2016) « que » d’une « vision élargie de l’histoire », dans les faits, il s’agit bel et bien de clore le débat, de relativiser ou de passer sous silence la question de la responsabilité allemande dans l’Holocauste. Le parti critique la politique visant prétendument à « limiter la culture mémorielle allemande à la période du national-socialisme » et milite en faveur d’une vision de l’histoire nationale mettant en avant les « aspects positifs et identitaires ». L’AfD est sur ce point très claire : la population est la victime, pas le bourreau. Dans ce contexte, il est possible d’affirmer que l’affaiblissement de la mémoire des crimes du national-socialisme tel que décrit dans l’étude MEMO est en lien étroit avec la montée des mouvements populistes et extrémistes de droite. C’est la raison pour laquelle il est crucial que chaque nouvelle génération puisse s’approprier son histoire nationale, sans parti pris politique.

Les associations, groupes et autres organisations de la société civile qui s’engagent dans le travail d’éducation à la citoyenneté jouent à cet endroit un rôle décisif. En coopération avec les écoles, ils sensibilisent les jeunes à l’importance d’une approche critique de l’histoire ainsi qu’aux risques d’une relativisation des crimes nazies. Le projet mené en 2015 par la Maison Erich Zeigner permet de s’en faire une bonne image.

Tatjana Festerling, 2015 © Wikimedia Commons

Le 5 octobre de cette même année, des mouvements populistes et d’extrême droite organisèrent à Leipzig une manifestation à l’occasion de laquelle Tatjana Festerling, une négationniste revendiquée, lut des passages extraits de la biographie de la famille juive Rosenzweig. Son objectif : en remettre en question l’authenticité : „Quiconque croit à cette histoire est victime du grand mensonge allemand », déclara Festerling à cette occasion avant de déchirer l’extrait qu’elle venait de lire. La scène fit scandale et peut être aujourd’hui encore vue sur Youtube : il existe de nombreux autres exemples de ce type. La Maison Erich Zeigner mena dans la foulée des recherches avec des élèves d’une école locale, reconstitua le parcours des membres de la famille et posa ensuite des pavés de la mémoire devant la maison où les Rosenzweig avaient vécu – un geste fort en direction des populations et de la mémoire de la famille.

Agir maintenant et pour l’avenir

Stolpersteine en mémoire de la famille Rosenzweig © Erich-Zeigner-Haus

Le traitement de l’histoire tel qu’opéré par les structures et partis populistes et d’extrême droite menace notre identité et nos valeurs. Élément clef de leur discours nationaliste, chauviniste et ethnocentriste, l’histoire joue un rôle central dans le contexte de la campagne électorale en vue des élections de l’automne en Thuringe, en Saxe et dans le Brandebourg. La montée du vote populiste et extrémiste ne doit pas remettre en cause la nécessité d’une culture mémorielle vivante et du travail d’éducation à la citoyenneté – en Allemagne de l’Est mais aussi dans le reste de l’Allemagne. Au contraire : elle doit nous inviter à renforcer notre travail sur notre passé et à promouvoir l’engagement de la société civile, de la jeunesse notamment. C’est pour nous tous un devoir : il en va de notre avenir et de celui de nos valeurs démocratiques et d’ouverture sur le monde.

L’auteur

Henry Lewkowitz © Erich-Zeigner-Haus

Henry Lewkowitz a étudié la philosophie et les sciences politiques à Leipzig ainsi que l’histoire et les sciences culturelles à l’université de Hagen. Depuis 2016, il est directeur général et deuxième président du Conseil d’administration de la Maison Erich Zeigner à Leipzig. Il est également intervenant pour le compte de l’Association de promotion des services volontaires écologiques à Berlin (Förderverein Ökologische Freiwilligendienste) En 2023, Henry Lewkowitz a reçu l’Insigne d’honneur d’or de la ville de Leipzig pour son engagement bénévol.

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