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Règles sanitaires

L’imbroglio allemand

Déborah Berlioz

Avec Omicron et la croissance exponentielle de nouvelles infections, les citoyens et même les administrations ont du mal à suivre toutes les réglementations. © Shutterstock

2 février 2022

En Allemagne, les nouvelles règles sanitaires s’empilent, au grand désarroi des citoyens – et des administrations – qui ont souvent du mal à suivre. Et le fédéralisme allemand n’arrange rien à l’affaire.

Contrairement aux vaccins de Pfizer ou Moderna, qui requièrent deux doses pour constituer un schéma vaccinal complet, il suffisait d’une seule piqûre de Janssen (Johnson&Johnson) pour être complètement immunisé. En tout cas c’était la règle en Allemagne jusqu’au 15 janvier 2022. Désormais, même avec Janssen, deux piqûres sont obligatoires pour compter comme vacciné.

Le fédéralisme ajoute à la confusion

Outre-Rhin les règles sanitaires changent constamment et ne se ressemblent pas. Il faut dire que la hausse des contaminations et l’arrivée de nouveaux variants poussent le gouvernement à s’adapter. Avec Omicron, il n’est pas rare que le nombre de nouveaux cas dépasse les 200.000 par jour. Le 7 février 2022, le taux d’incidence s’élevait ainsi à 1426 pour 100.000 habitants (nombre de cas recensés les 7 derniers jours). Cependant les citoyens et même les administrations ont du mal à suivre toutes les nouvelles réglementations. Surtout quand le fédéralisme ajoute à la confusion. En effet, l’application des règles incombe en grande partie aux Länder et la coordination n’est pas toujours de mise.

Dernier exemple en date d’imbroglio fédéral : la durée du certificat de rétablissement. Jusqu’à tout récemment, on estimait qu’une personne guérie de la Covid-19 était immunisée contre le virus pendant six mois. Elle bénéficiait donc pendant six mois du même statut qu’une personne vaccinée. Mais l’institut national de santé publique Robert Koch considère désormais qu’une guérison n’accorde que trois mois d’immunité. Toutefois cette règle n’est pas appliquée partout. Si en Bavière on suit bien les recommandations de l’institut Robert Koch, à Berlin, le passe vaccinal est encore valable six mois après la guérison – donc aussi au Bundestag. Une personne guérie de la Covid depuis quatre mois pourra ainsi aller au restaurant à Berlin mais pas à Munich.

Autorisations et interdictions

D’ailleurs ce qui est autorisé dans un Land peut être interdit dans un autre. À Hambourg et en Saxe-Anhalt, même les personnes qui ont reçu leur troisième dose de vaccin doivent se faire tester avant de pouvoir aller au restaurant ou à la salle de sport. Alors qu’en Basse-Saxe, dans le Bade-Wurtemberg ou en Rhénanie-Palatinat le test n’est plus obligatoire.

De plus, certains Länder imposent encore un couvre-feu. Ainsi en Bavière, les bars et les restaurants sont obligés de fermer à 22 heures, alors que les Berlinois, quant à eux, peuvent consommer jusqu’à l’aube. Tout du moins à condition de présenter un test valable 24h ou la preuve d’une troisième injection, car depuis le 15 janvier, les règles d’accès aux restaurants et bars de la capitale ont été durcies. Même pour aller chez le coiffeur, il faut être dorénavant vacciné et présenter un test ou la preuve d’une troisième dose. En revanche, les réfractaires au vaccin peuvent toujours se rendre en Basse-Saxe pour se faire couper les cheveux. Seul un test leur y sera demandé.

2G = geimpft ou genesen, vacciné ou rétabli ; 3G = geimpft ou genesen ou getestet, vacciné ou rétabli ou testé ; 2G+ = geimpft ou genesen plus getestet ou geboostert, vacciné 3 fois ou rétabli plus vacciné, © Shutterstock

Si de nombreux Länder demandent désormais la preuve d’une troisième injection pour accéder à certains services, la validité de cette dose de rappel vaccinal change d’une région à l’autre. Même si les études attestent que la troisième dose n’est réellement effective que cinq à douze jours après l’injection, le passe vaccinal des Berlinois est valable immédiatement après la piqûre. A l’inverse, les habitants de Thuringe doivent attendre deux semaines.

Diverses obligations de quarantaine

Du côté de l’accès au commerce aussi, les différentes règles peuvent donner le tournis. Alors que dans la capitale, seuls les vaccinés et les guéris peuvent accéder aux commerces non essentiels, cette règle a été déboutée par un tribunal administratif dans le Bade-Wurtemberg le 25 janvier 2022. Désormais même les non-vaccinés pourront y faire du shopping, à condition de fournir un test de moins de 24h.

Quant aux quarantaines pour les personnes « cas contact », elles diffèrent également d’un Land à l’autre. Contrairement à la Bavière, où une rencontre avec une personne testée positive vous vaudra 10 jours de quarantaine, peu importe votre statut vaccinal, les Berlinois ayant reçu toutes leurs piqûres pourront, eux, être exemptés de confinement, même si la personne contaminée habite sous le même toit.

En outre, les enfants non vaccinés ne sont soumis à aucune quarantaine s’ils sont « cas contact » et peuvent aller à l’école maternelle, même s’ils ont un parent testé positif. Néanmoins, les écoliers ne sont plus obligés de se rendre en classe. À Berlin, tout comme dans le Brandebourg et en Hesse, l’obligation de l’école en présentielle a été levée fin janvier jusqu’à fin février 2022. Un simple mot des parents suffit pour excuser l’absence de leur enfant.

Confinement à l’absurde

Mais surtout, les règles confinent parfois à l’absurde. Alors que de nombreuses régions ont opté pour une fermeture complète des boites de nuit, Berlin a choisi d’y interdire la danse. Les Berlinois peuvent donc aller en club, mais uniquement pour écouter le DJ – sagement assis sur leur chaise. Pas question de se déhancher.

La pertinence des règles est donc parfois difficile à cerner. Il est clair que le coronavirus se transmet facilement dans les espaces fermés. Pourtant lors des concerts à la Philharmonie de Hambourg, quasiment 100 % des sièges peuvent être occupés. Toutefois en janvier, seules 2000 personnes ont pu aller supporter le club de deuxième division de la ville, St. Pauli, dans le stade Millerntor – qui compte pourtant près de 30.000 places à l’air libre. Ce chiffre a même été limité à 750 spectateurs lors du match de première division qui opposait les équipes de Cologne et de Munich dans l’immense stade à ciel ouvert de Cologne le 15 janvier 2022.

Dans cet imbroglio de réglementations qui défient parfois toute logique, il n’est pas facile de s’y retrouver. De quoi éroder une confiance déjà vacillante dans la politique sanitaire du gouvernement – ou dans la politique tout court.

Le mouvement antivax en Allemagne

© Unsplash, Markus Spiske

La vaccination contre la Covid-19 avance laborieusement en Allemagne et seulement 75 % des citoyens ont reçu leurs deux doses. Un quart des Allemands se méfierait-il de la piqûre ?

Concernant la vaccination contre la Covid-19, l’Allemagne fait figure de mauvais élève en Europe de l’Ouest. Alors que le Portugal a dépassé les 90 % de vaccinés, seulement 76,1 % des Allemands ont reçu au moins une piqûre contre la Covid-19 jusqu’à la mi-février 2022.

Selon le journaliste Andreas Speit, ce serait la faute du romantisme allemand – ou du moins en partie.

Petit retour en arrière : au 18e siècle, le romantisme est en plein essor dans les contrées germanophones. Les tenants de ce courant prônent un retour à une nature magnifiée pour s’opposer à la modernité galopante. Ces idées ont directement influencé l’Autrichien Rudolf Steiner qui fonde en 1913 la Société anthroposophique.

Mélange de philosophie idéaliste, d’ésotérisme ou encore de mystique chrétienne, ce mouvement de pensée voit le monde comme étant mû par des réalités spirituelles. Selon les anthroposophes, la science moderne n’explique que la partie matérielle, visible du monde. Des esprits et des forces naturelles agiraient dans un monde invisible.

Les principes de Steiner s’appliquent à de nombreux domaines, comme l’agriculture (avec la biodynamie), l’éducation (avec les écoles Steiner-Waldorf) ou encore la médecine. De nombreux anthroposophes croient d’ailleurs en une sorte de loi du karma, selon laquelle les maladies permettraient d’expier les méfaits des vies antérieures. Le vaccin, empêchant ces maladies, entraverait donc le processus karmique et l’évolution spirituelle.

Si l’anthroposophie est loin d’être l’apanage des masses en Allemagne, elle a tout de même de nombreux adeptes. On recense par exemple plus de 250 écoles Waldorf dans le pays et une dizaine de cliniques anthroposophiques. Toutefois, tous les anthroposophes ne sont pas antivax – et tous les antivax ne sont pas anthroposophes : la clinique anthroposophique de Berlin, Havelhöhe, par exemple a participé à la campagne de vaccination en Allemagne. Les patients atteints de la Covid-19 reçoivent également un traitement conventionnel – auquel on ajoute cependant quelques remèdes anthroposophiques comme des injections de fer de météorite.

Mais l’anthroposophie est loin d’expliquer à elle seule la défiance de certains allemands envers le vaccin. Les antivax et leurs motivations sont plutôt multiples. Selon l’historien de la médecine Malte Thiessen, la tradition libérale allemande jouerait aussi un rôle – cette idée que l’Etat ne doit pas s’immiscer dans les affaires d’autrui, et surtout pas dans les corps de ses citoyens.

La confiance envers le gouvernement serait également un facteur clé dans la disposition à accepter la ou plutôt les piqûres : la communication sur le sujet laissait assez souvent à désirer. Et le débat actuel sur l’obligation vaccinale générale pourrait se révéler contre-productif pour la campagne de vaccination.

Déborah Berlioz

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