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Relations franco-allemandes

Histoires d’amour entre « amis héréditaires »

Gérard Foussier

© Ville de Sarreguemines

27 avril 2023

Où en sont les relations entre la France et l’Allemagne ? Le 60e anniversaire de la signature du Traite de l’Élysée en janvier dernier a donné lieu à de multiples déclarations et prises de position sur l’état des relations bilatérales.

Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui ont repris l’image de la voiture dont le volant ne tourne pas rond ou qui a perdu une roue en cours de route. Et d’autres de citer ce moteur qui manque de carburant ou l’emblématique tandem sur lequel Paris et Berlin, assis côte à côte, cherchent désespérément à aller dans la même direction.

On peut également comparer la coopération franco-allemande à un puzzle : pour parvenir à assembler toutes les pièces, il faut de la patience. Même si on reconnait vite le motif principal, il faut beaucoup de travail pour achever l’ouvrage. La comédienne Jeanne Moreau a comparé quant à elle l’amour à un potage : les premières cuillerées sont trop chaudes, les dernières trop froides.

La plus solide amitié n’empêche pas les querelles. D’ailleurs, rien ne dit dans le Traité de 1963 que la France et l’Allemagne doivent à tout prix être toujours du même avis : l’objectif premier de ce document était de faire en sorte qu’à tous les niveaux (politique, économie, éducation, jeunesse), Français et Allemands se parlent, échangent, coordonnent leurs actions, pour parvenir, si possible, à une position commune. Le potage franco-allemand, pour compléter la phrase de Jeanne Moreau, est plutôt tiède, mais il a encore bon goût.

© Verlag Dokumente

En musique

Le mot culture bizarrement n’y est pas évoqué une seule fois, « l’erreur » a été cependant réparée en 2020 par le Traité d’Aix-la-Chapelle. La culture justement : comme le chantait Barbara (1930-1997) dans Göttingen, en 1964, un an après la signature du Traité historique, « O faites que jamais ne revienne le temps du sang et de la haine ».

L’enfant juive alsacienne cachée pendant l’Occupation allemande, et qui avouait nourrir une rancœur sincère envers les Allemands, avait finalement accepté en 1964 l’invitation d’un jeune directeur de théâtre alternatif de la ville universitaire de Göttingen à donner un concert. Le succès fut tel qu’en signe de remerciement Barbara composa peu après une chanson devenue rapidement le symbole de la réconciliation franco-allemande : « Et tant pis pour ceux qui s’étonnent. Et que les autres me pardonnent. Mais les enfants, ce sont les mêmes, à Paris et à Göttingen ». Pour le 25e anniversaire du décès de la chanteuse (qui avait déjà reçu la médaille de la ville en 1988) une rue, la Barbarastrasse, a été même inaugurée dans un cadre plutôt bucolique d’un quartier de la ville.

Relativisations respectives

Dès 1948, Carlo Schmid, alors ministre régional de la Justice du Wurtemberg-Hohenzollern (l’Allemagne n’a été créée qu’en 1949), déclarait : « Jamais deux peuples n’ont maintenu entre eux un voile aussi opaque que les Français et les Allemands. On dirait que ces deux nations craignent qu’un regard jeté sur les vraies qualités de l’autre supprime la tentation génératrice de ce qu’on appelle les énergies nationales. Le préjuge nationaliste devient souvent un vrai tabou, qui oblige en conscience à négliger l’autre et empêche par là de rectifier les normes qu’on s’applique à soi-même. Car nos deux peuples se sont toujours mesurés l’un à l’autre. Tantôt ils grandissaient pour atteindre la taille de l’autre, tantôt, dans leurs moments de faiblesse et de découragement, ils rapetissaient le partenaire pour se donner l’illusion de sa grandeur. Chacun tenait à l’approbation de l’autre. Souvent, on reprochait à l’adversaire les bas-fonds de son propre tempérament et l’on glorifiait en lui l’objet de ses propres rêves ». Quelle serait l’analyse de Carlo Schmid aujourd’hui ?

Hommage de la poste allemande à Carlo Schmid (1996) © Bundesministerium für Post- und Telekommunikation

Depuis 1963, nombreux auront été les orages qui semblaient menacer l’amitié franco-allemande, surtout au lendemain d’élections au Bundestag ou d’élections présidentielles. Mais à chaque fois, les nuages ont été vite dispersés et les observateurs des deux pays n’ont pas hésité à voir l’émergence de « couples » franco-allemands à Bonn (puis à Berlin) et à Paris. Qui dit couple, sous-entend aussi divorce, prédisaient les plus pessimistes. Mais c’était sans compter sur le pragmatisme des uns et des autres au-delà de toute conviction politique.

Dans les années 1950, bien avant la signature du Traité de l’Élysée donc, l’essayiste et homme d’église Joseph Folliet avait comparé les relations franco-allemandes à une querelle d’amoureux, « où le dépit, les vanités, les susceptibilités poussent à la rupture deux êtres que tout portait à s’entendre – une de ces querelles absurdes et gratuites, auxquelles personne ne comprend rien, à commencer par les amoureux, surpris de la rage qui les jette soudain l’un contre l’autre ». Pour le meilleur et pour le pire, comme il est coutume de dire le jour du mariage.

Embrassades de France

C’est la chancelière Angela Merkel qui aura connu, au cours de ses seize années de mandat, les évolutions les plus frappantes dans ses rapports avec la France : le baisemain vieille école de Jacques Chirac, la bise appuyée de Nicolas Sarkozy, la poignée de mains virile de François Hollande et l’étrange manie d’Emmanuel Macron de tenir l’avant-bras de ses interlocuteurs, de leur tapoter le dos ou de les regarder droit dans les yeux, comme s’il voulait les hypnotiser. Anecdotique ? Bien sûr mais même au plus haut niveau, acteurs politiques et opinion publique ont besoin, semble-t-il, de telles images, car la société ne peut plus se passer d’images. Si l’analyse de la coopération franco-allemande doit se faire à l’aune de celles-ci, aussi symboliques soient-elles, alors tout va bien pour la relation bilatérale.

À ceux qui estimeraient que Français et Allemands ont des mentalités et des comportements vraiment trop différents pour pouvoir travailler ensemble, il est aisé aujourd’hui de répondre que Français et Allemands ne peuvent plusse passer l’un de l’autre pour élaborer une vision européenne commune.

Duo et duel

Au-delà des gestes, il y a aussi les paroles, formulées à l’encre des conventions diplomatiques, puis prononcées ex cathedra comme des analyses sans appel ou comme des promesses parfois sans lendemain. Il y a également les actes, ceux que l’on a promis, ceux que l’on a anticipés et ceux qui restent lettre morte. Et sur ce point, il reste encore beaucoup à faire. Il y a enfin la réalité du terrain.

© Université de Reims

La relation franco-allemande semble ne connaître que deux facettes : le duo et le duel. L’Allemagne est encore sous l’emprise du cauchemar de la première moitié du 20e siècle et tente à juste titre de montrer et démontrer au monde qu’elle ne veut plus être la superpuissance qui menace ses voisins. La France, elle, ne veut plus revivre la faiblesse de son passé, subie pendant l’occupation de son territoire. C’est cette arithmétique qui complique tout. Là est le grand bénéfice du Traité de l’Élysée : on peut se parler franchement et surmonter les différences, voire les vexations, sans pour autant se faire la guerre.

Pour aller plus loin

– Gérard Foussier : Allemanderies – les racines « barbares » de la France, Paris, éditions Vérone, 2023.

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