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Kunstakademie Düsseldorf

Tour d’horizon

Par Robert Fleck

Installations des étudiants de la professeure Franka Hoernschemeyer en 2018, photo: Moritz Krauth

12 février 2020

Chaque année début février se produit un phénomène curieux. Dans la vieille ville de Düsseldorf se forme une longue file d’attente le long d’un des principaux anciens bâtiments de l’agglomération, l’école des beaux-arts.

La Kunstakademie Düsseldorf, fondée en 1773, la plus ancienne école d’art allemande à côté de celle de Dresde, de quelques années plus ancienne, invite le public au Rundgang (à faire le tour), l’exposition annuelle de l’ensemble des étudiants. Elle est accessible gratuitement pendant cinq jours, du mercredi au dimanche, et rencontre un succès public qui ne se dément pas d’année en année. Le nombre de visiteurs est même en augmentation. En 2020, pas moins de 47 000 visiteurs sont venus voir les travaux de quelques 520 étudiants. Cela fait, pour vendredi-dimanche, des chiffres de fréquentation comparables au Centre Pompidou ou au MoMA de New York. Et cela pour une école d’art.

Rundgänge

Un Rundgang existe pour l’ensemble des 24 écoles des beaux-arts allemandes de statut. Il s’agit à chaque reprise d’un événement culturel important dans la vie de la ville respective, de Kassel à Hambourg et Munich, de Stuttgart à Berlin, Cologne et Mayence, de Dresde à Leipzig et Kiel. Ces Rundgänge sont en général beaucoup moins fréquentés que celui de Düsseldorf, respectivement entre 4 000 et 10 000 visiteurs. Mais quel événement tout de même dans des villes qui comme Kiel ou Mayence sont des municipalités de taille moyenne, comparables à des villes françaises comme Tours ou Limoges. Imaginez quel événement cela ferait dans ces villes respectives.

Lors de mes années nantaises, tout en étant à la direction de l’excellente École régionale des Beaux-Arts (ERBAN) de la Ville, établissement municipal, et tout en étant en contact avec le milieu de l’art allemand, je n’avais pas compris le poids essentiel d’un Rundgang pour les écoles d’art allemandes. Si nous avions organisé un événement de 7 000 visiteurs sur une semaine à l’ERBAN de l’époque, tout aurait changé concernant les relations à la ville, à la population et aux autres instances politiques. Mais cela ne s’improvise pas. Il faut que cela fasse partie d’une longue tradition, ce qui est le cas en Allemagne depuis pratiquement deux siècles en ce qui concerne « leur » école d’art dans chacune des villes citées précédemment.

Œuvres exposées des étudiants du professeur Tomma Abts en 2018, photo: Moritz Krauth

Défense sans aucune concession

Quelles seraient les premières conclusions à tirer de ces observations et de ces situations différentes entre l’Allemagne et la France. Les Rundgänge jouent un rôle primordial pour les écoles d’art allemandes. Il s’agit pour chacune d’entre-elles d’organiser le plus grand événement artistique de la ville – qui est elle-même la capitale d’un Land (Région) allemand. Cela impose l’institution face aux instances politiques et administratives. Depuis 2014 où je fais partie de l’équipe de direction de la Kunstakademie de Düsseldorf, il m’est arrivé à plusieurs reprises de dire, de manière claire et très appuyée, dans une des rares réunions au ministère régional : « Si vous poursuivez avec cette mesure, vous oubliez le Rundgang et les professeurs de haute reconnaissance internationale qui font l’excellence mondiale de la Kunstakademie. Vous en ferez une école simplement locale. Ce serait dommage, vu la tradition unique et la position de pointe que nous représentons dans la mondialisation. »

Les deux mesures furent abandonnées par le ministère de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, première région économique d’Europe. Défendre l’autonomie de l’école face à la politique et aux administrations, Tony Cragg, qui m’a débauché à la Bundeskunsthalle de Bonn, et Markus Lüpertz, son prédécesseur comme recteur à la Kunstakademie, me l’ont donné d’emblée comme tâche absolue, à défendre sans aucune concession. Le Rundgang, avec le soutien direct de la société dans la ville et le Land dans lequel vous travaillez dans une école, et la recherche systématique de l’autonomie des écoles face aux ministères régionaux ont formé le paysage allemand des écoles d’art de service public.

Travaux exposés de la classe du professeur Dominique Gonzalez-Foerster en 2018, photo: Moritz Krauth

La situation en Allemagne et en France

Cette double tradition possède deux autres relais qui rendent la situation allemande encore plus incomparable avec la situation française. Ces deux situations reposent sur des traditions de longue durée qu’il serait impossible de changer sur un lieu, une seule ou plusieurs institutions d’un des deux pays sur une simple décision. Si je travaille depuis 2004 en Allemagne, tout en vivant en France avec ma famille française, c’est que la situation actuelle en Allemagne sur le plan des musées et des écoles d’art est autrement plus puissante, vivante et en pointe dans la concurrence mondialisée que la situation française.

A Düsseldorf, par exemple, ou nulle intervention du ministère a lieu dans n’importe quel recrutement ou décision interne, nous recrutons par définition uniquement des artistes-enseignants reconnus sur le plan international. Le salaire est ensuite discuté avec l’artiste en question. En règle générale, l’artiste n’a pas besoin de cette somme d’argent mensuelle, ses œuvres se vendant à un niveau beaucoup plus supérieur. Elle ou il souhaite participer au « mythe » de la Kunstakademie de Düsseldorf, où ont étudié et enseigné Beuys, Richter, etc. ; Daniel Buren ayant été par ailleurs le seul artiste-enseignant français.

Robert Fleck est vice-recteur de la Kunstakademie Düsseldorf.

Agressions contre étudiants-artistes

© Katharina Maria Irmen, sans titre, 2020, Temperone sur toile, 79 x 72 cm

Face aux 44.000 visiteurs du dernier Rundgang à la Kunstakademie de Düsseldorf en 2020, chacune ou chacun des étudiants qui exposent au moins une œuvre, et que gardent aussi à tour de rôle les salles de leurs classes, se font agresser à de nombreux reprises. Kathi Irmen, un super talent, me disait avoir rencontré à plusieurs reprises des remarques de gens bien habillés, du genre de : « C’est votre tableau ?  Quand est-que vous allez embaucher au McDo ? » Nous avons réfléchi ensemble sur sa production et sommes tombés d’accord qu’elle ne mettait aucun de ses tableaux récent en vente – mais la méchanceté humaine s’y déverse à flot, dans le Rundgang. On y apprend que l’art n’est pas forcément un consensus, mais aussi un champ de la haine sociale. Cela est dur pour l’ensemble des étudiants dans chaque Rundgang, mais ils s’y attendent, ils le savent. C’est également un apprentissage de la vie d’artiste, et chaque artiste-enseignant pour sa classe et l’équipe de direction – composée d’enseignants qui connaissent plus ou moins tous les étudiants – sont très attentifs pendant ces quelques jours à ces retours des étudiants, afin de les protéger au mieux face à ce flot de visiteurs.

La plupart des étudiants vendent cependant des travaux exposés. Nombreux sont ceux qui se financent ainsi une année d’études, et rencontrent des acheteurs qui vont les suivre de manière pérenne. Des artistes comme Daniel Buren et Christopher Williams qui dirige l’ancienne classe de Bernd Becher dont est issu l’école photographique de Düsseldorf, sont strictement contre le Rundgang sous forme d’œuvres individuelles où les œuvres exposées sont souvent à vendre. Ceci est compréhensible. Jannis Kounellis était du même avis. Pas Paik qui disait à ses étudiants à l’école : « il faut avoir trois collectionneurs pour survivre ». Finalement, on est dans un immeuble où ont enseigné et travaillé Paul Klee, Gerhard Richter, Joseph Beuys, Blinky Palermo, Imi Knoebel, Katharina Siverding, et aujourd’hui Ellen Gallagher, Dominique Gonzalez-Forster, Gregor Schneider, Thomas Scheibitz, Tomma Abts…

© Harm Gerdes, sans titre (Sandwich), 2020, impression UV sur support polyester

Lors d’un Rundgang, il faut protéger les étudiants d’acheteurs stupides et méchants. Mais dans le public se trouvent également des galeristes importants et très sérieux, venus de Londres ou d’Outre-Atlantique. En plein Rundgang de février dernier, Harm Gerdes, un étudiant, m’écrivait : « Deux messieurs sont passés. Ils comprenaient vraiment quelque chose à ce que je fais. L’un des deux m’a dit : Passez la semaine prochaine à la galerie. J’ai demandé : Quelle galerie ? Il a répliqué : la Galerie Konrad Fischer. » C’est la plus ancienne galerie d’art conceptuel en Europe. Konrad Fischer avait fait des études d’art dans le même immeuble, avant d’ouvrir sa galerie avec une exposition de Carl Andre, la première de l’artiste hors de New York, à deux pas de la Kunstakademie.

Robert Fleck

Impressions lors du Rundgang

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