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Casse du siècle en Allemagne

Une affaire rocambolesque

Adrienne Rey

Le château de la Résidence de Dresde héberge sa collection d’objets précieux et de bijoux dans la salle baroque « La voûte verte historique » (Grünes Gewölbe), © Adobe Stock

18 décembre 2022

Le procès du clan berlinois Remmo, accusé du vol du musée de Dresde en 2019, touche à sa fin. Le verdict est attendu pour le début 2023. 

Peu avant l’aube, ce matin du 25 novembre 2019 plusieurs silhouettes cagoulées pénètrent dans l’enceinte du musée Grünes Gewölbe de Dresde. Munies de cisailles et d’un écarteur hydraulique, elles entrent dans la salle d’exposition, y brisent à coups de hache les vitrines, s’emparent des joyaux et des diamants avant de disparaître à bord d’une Audi A6. Le cambriolage n’aura duré en tout et pour tout que 6 minutes.

Un trésor inestimable du patrimoine culturel allemand

Le lendemain matin, c’est la stupéfaction. Le vol des joyaux de Dresde fait la une de la Presse locale et nationale. Les Allemands sont sous le choc. Le quotidien national Süddeutsche Zeitung pleure la disparition « de la Joconde des bijoux ». Le ministre de l’Intérieur de Saxe, Roland Wöller parle « d’un jour amer pour le patrimoine historique de son Land et déplore une atteinte à l’identité culturelle de la Saxe. » La déléguée du gouvernement fédéral à la culture et aux médias, Monika Grütters (CDU), évoque, quant à elle, un vol qui « frappe la nation culturelle en plein cœur. »

Broche de la reine Amélie de Bavière (diamants et perles de la reine), Christian August Globig, Dresde 1872, sertie de 51 gros diamants et 611 petits. Argent et or. 12,5 cm sur 21,4, © Grünes Gewölbe, Collections nationales de Dresde

Il faut dire que les cambrioleurs se sont emparés d’un véritable trésor.  Les 18 pièces dérobées proviennent de la collection d’Auguste le Fort, prince électeur de Saxe et roi de Pologne au 18e siècle, qui comprend parures, bijoux, diamants et pierres précieuses. Dans le butin des cambrioleurs se trouvent entre autres une épée sertie de plus de 700 diamants, plusieurs épaulettes incrustées dont l’une comporte un diamant blanc de 49 carats estimé à 10 millions d’euros ou encore la broche en forme de nœud d’Amélie de Bavière, ancienne reine de Saxe, également sertie de plus de 600 diamants. Si le butin est estimé à plus de 100 millions d’euros, sa valeur historique et culturelle est quant à elle inestimable.

Traque d’envergure dans tout le pays

Dès l’alerte donnée par les employés des services de sécurité au petit matin du 25 novembre, l’enquête est lancée. Très vite, le département de police de Dresde met en place une commission spéciale, baptisée « Épaulette » qui mobilise plus de 1600 policiers. Face à l’ampleur de l’affaire, une traque d’envergure s’organise à laquelle se joignent bientôt les länder de Bade-Wurtemberg, de Basse-Saxe, de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, de Saxe-Anhalt, de Thuringe, du Brandebourg et de Berlin.

Les parures exposées dans la salle des joyaux : les diamants et perles de la reine (à gauche), parure en diamants (centre), parure en diamants roses (à droite), © Grünes Gewölbe, Collections nationales de Dresde, photo : Hans Christian Kras

C’est d’ailleurs dans cette ville que le travail d’enquête s’avère fructueux un an plus tard, le 17 novembre 2020. Une importante opération de police au sud de la ville, dans le quartier réputé « sensible » de Neukölln, conduit à l’arrestation de trois suspects bien connus des services de police. Les trois appréhendés appartiennent en effet à la famille Remmo, l’un des clans criminels les plus connus d’Allemagne.

Clan Remmo : l’art du crime en famille

Originaire de la province de Mardin au sud-est de l’actuelle Turquie, la famille Remmo, installée au Liban dans les années 30, émigre à Berlin au tournant des années 80 alors que la guerre civile libanaise fait rage. Depuis, les membres de cette vaste famille élargie qui compteraient plus de 1000 personnes s’illustrent dans diverses affaires de vols, cambriolages, ou blanchiments d’argent.

Le Bode-Museum à Berlin, © Adobe Stock

Mais c’est le vol en mars 2017 d’une pièce d’or de 100 kilos, exposée au Bode-Museum de Berlin qui va marquer les esprits et susciter l’attention médiatique. Suivant un protocole qui n’est pas sans rappeler le cambriolage de Dresde, ce casse spectaculaire, digne d’un film hollywoodien, se déroule de nuit : les malfaiteurs ayant fait embaucher l’un de leurs complices, pénètrent par la fenêtre de service des gardiens et dérobent la pièce d’or, avant de repartir et de la dissimuler dans…une brouette ! Estimée à 3,75 millions d’euros, la pièce d’or à l’effigie de la reine Elizabeth d’Angleterre et ornée d’une feuille d’érable, surnommée Big Maple Leaf (grande feuille d’érable) a été créée par la Monnaie royale canadienne en 2007. Elle n’a jamais été retrouvée et il y a de fortes chances qu’elle ait été fondue par ses ravisseurs comme s’accordent à le penser plusieurs experts.

Un jugement rendu début 2023

Le procès du vol du Grünes Gewölbe s’ouvre trois ans après les faits, le 28 janvier 2022. Les six prévenus font tous partie du clan Remmo. Lors de l’audience, des lacunes dans la sécurité du musée seront révélées, comme le rapporte le Sächsische Zeitung : au moment du vol, la surveillance technologique du musée était désuète, les enregistrements vidéo de mauvaise qualité et la formation des employés laisserait à désirer…  Un comble lorsqu’on se rappelle que lors de l’ouverture du Grünes Gewölbe, son directeur déclarait que les joyaux de Dresde seraient « aussi bien protégés que Fort Knox » qui abrite la réserve d’or des Etats-Unis.

L’audience qui doit se terminer début 2023, devrait vraisemblablement aboutir par la condamnation à de la prison ferme pour les accusés. Outre le cambriolage, l’incendie de leur Audi au cours de l’évasion dans un parking souterrain pourrait également leur valoir une condamnation pour incendie criminel.

Les bijoux et les joyaux restent, quant à eux, toujours introuvables. Sans qu’il y ait peu de chances de les retrouver un jour. Des diamants ont refait surface sur le Darknet ce qui laisse à penser que les joyaux de Dresde ont fort probablement été démontés…

Lien :
Staatliche Kunstsammlungen Dresden : Einbruch ins Juwelenzimmer am 25.11.2019

Clans en Allemagne

Qu’ils sévissent à Berlin, Brême, Dortmund ou Essen, les clans de familles mafieuses font régulièrement la Une outre-rhin. Bien connu des services de police, le clan Abou Chaker, originaire de Palestine et du Liban est arrivé en Allemagne dans les années 1970 après la guerre civile libanaise. La famille élargie s’est depuis installée à Berlin où elle fait régulièrement parler d’elle pour des affaires de blanchiment d’argent, de trafic d’armes et de drogues ou d’actes d’extorsion et de violence.

En 2013, une affaire retentissante éclate lorsque le magazine Stern révèle que l’un des rappeurs les plus célèbres de la scène allemande, Bushido (Anis Mohamed Youssef Ferchichi de son vrai nom) entretient des liens étroits avec le clan Abou Chaker avec lequel il aurait d’ailleurs signé un accord financier. Devant les tribunaux, Bushido déclarera en effet avoir versé jusqu’à 30 % de ses revenus, soit 9 millions d’euros à Arafat Abou Chaker, l’un des chefs de la famille. Placé sous protection policière depuis 2018 et sa rupture avec le clan, le rappeur repenti décrit aujourd’hui ses liens avec les Abou Chaker comme une forme de servitude. Lorsqu’il aurait souhaité mettre un terme au marché, Bushido aurait d’ailleurs été agressé et menacé par des membres du clan, ce qui aurait conduit sa femme, Anna-Maria Ferchichi, à porter plainte.

Mahmoud Al-Zein, à la tête du clan Al-Zein, l’un des plus importants d’Allemagne, a été arrêté et condamné à de nombreuses reprises ces dernières années. « Le parrain de Berlin » comme on le surnomme, se raconte dans un livre paru en 2020 Der Pate von Berlin : Mein Weg, meine Familie, meine Regeln (Le parrain de Berlin : mon chemin, ma famille, mes règles). Tenant plus de l’éloge panégyrique que de l’autobiographie, le livre de Mahmoud Al-Zein relate son incroyable ascension et la réalité quotidienne des clans « yougoslaves, turcs, kurdes ou russes » qu’il trouve injustement traités dans les médias.

Depuis quelques années et le vol des joyaux de Dresde, la criminalité des clans est devenue un sujet récurrent en Allemagne et si l’on en croit l’index développé par l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime qui lutte contre le crime organisé transnational, la réalité est à la hauteur du phénomène médiatique. D’après cet index, l’Allemagne obtient un score de 5 en matière de criminalité sur une échelle allant jusqu’à 10. Bien au-dessus de la moyenne mondiale de 3.89, le pays se classe en deuxième position en Europe de l’Ouest (derrière la France).

Une situation prise au sérieux par les autorités comme le soulignait le ministère de l’intérieur de la Rhénanie-du-Nord-Westpahlie Herber Reul, en 2020 lors de la présentation d’un rapport sur la criminalité des clans au sein du Land : « Nous avons affaire à de grands criminels qui braquent, fraudent. Cela prouve bien que les clans jouent dans la même ligue que la mafia. »

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