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rouge-rouge-vert à Berlin

L’heure du bilan

Par Déborah Berlioz

Dans la Bergmannstrasse à Berlin, des points verts rappellent aux voitures de ralentir l’allure. © picture alliance / Bildagentur online

13 août 2019

Pour la première fois de son histoire, la capitale allemande est dirigée par une alliance entre les sociaux-démocrates, les Verts et l’extrême-gauche de die Linke. L’expérience est-elle concluante ?

Cela fait près de trois ans que les sociaux-démocrates dirigent la ville-Land de Berlin avec les Verts et die Linke. L’heure est aux bilans, et la presse allemande est loin d’être clémente avec cette coalition inédite dans la capitale. « Rouge-rouge-vert est à peine capable d’agir », peut-on ainsi lire dans le Tagesspiegel. Quant au Berliner Morgenpost, il juge « qu’aucun des objectifs n’a été atteint. »

Il manque de tout

La sénatrice en charge de l’éducation, la sociale-démocrate Sandra Scheeres, est en général la plus conspuée. A sa décharge, son département est loin d’être une parte de plaisir. Le manque de places de crèches, d’enseignants, d’éducateurs et de bâtiments scolaires intacts sont des problèmes de longue date. Pour faire face à la pénurie de professeurs, le gouvernement de Berlin a appelé à la rescousse du personnel non diplômé. Pour la rentrée de cette année 60% des nouveaux professeurs engagés n’ont pas de formation pédagogique. Alors certes ils suivent des cours à la fac en parallèle de leurs 17 heures d’enseignement par semaine, mais cela ne suffit pas pour combler les lacunes d’un cursus classique. « Ils n’ont rien appris sur les méthodes d’alphabétisation, regrette notamment Jörg Ramseger, chercheur et spécialiste des questions d’éducation. Il y a différents concepts ici, et celui qui ne les maitrise pas fait tout de travers. » Repérer assez vite une dyslexie ou des troubles de l’attention est également compliqué sans la formation adéquate.

Construction des écoles

La réponse du gouvernement est donc loin de combler tous les parents. Par ailleurs, outre les professeurs, les écoliers vont bientôt manquer de bancs pour s’asseoir. 26 200 places devraient manquer en 2021, dont 11 200 dans les écoles primaires. Sandra Scheeres a donc lancé un vaste programme de construction, doté de 5,5 milliards d’euros sur cinq ans. La ville a même opté pour des constructions modulaires, plus rapides. Une école a ainsi été construite en moins d’un an dans le quartier de Marzahn. Mais cela ne suffira pas et les électeurs s’impatientent.

Exclusion des voitures

Du côté des transports, le Sénat a adopté une loi de mobilité l’année dernière, destinée à favoriser les modes de déplacements écologiques. Un an plus tard, de nouvelles pistes cyclables sont apparues aux quatre coins de la ville, et plusieurs carrefours ont été transformés pour augmenter la sécurité des deux roues. Quant aux transports en commun, des investissements de 28 milliards d’euros ont été prévus d’ici à 2035 pour rénover les infrastructures et ajouter de nouvelles lignes. Mais entre la bureaucratie et le manque de personnel, les changements n’apparaissent que lentement dans les rues de Berlin.

Harald Moritz, élu écologiste à la chambre des députés de la capitale se réjouit tout de même : « une approche complètement différente s’est imposée dans la politique des transports. Avant on favorisait la voiture et maintenant on cherche à l’exclure. »

L’influence des Verts se retrouve également dans la politique énergétique. Ainsi depuis mai 2017, la grande centrale thermique de Vatenfall au sud de la ville n’est plus alimentée par du charbon mais par du gaz, qui rejette bien moins de CO2. D’ailleurs la capitale compte arrêter d’utiliser du charbon dès 2030, soit huit ans avant la date fixée par le gouvernement fédéral pour le pays.

Protection des locataires

C’est toutefois sur le logement que la politique du gouvernement local berlinois est sans doute la plus visible. En même temps, les politiques n’ont pas vraiment le choix. Les loyers au mètre carré ont doublé dans la capitale depuis les années 2000, mais les salaires n’ont pas suivi. La part des Berlinois menacés de pauvreté ne cesse d’augmenter et a atteint les 17,4% en 2017. Résultat : les habitants se mobilisent. Certains ont même lancé un référendum d’initiative populaire pour exproprier les grandes entreprises d’immobilier. Ils ont recueilli 77 000 signatures en deux mois. Le gouvernement multiplie donc les actions en faveur des locataires. Augmentation des allocations, rachat de bâtiments par les entreprises immobilières communales… Mais la mesure la plus spectaculaire a été annoncée avant l’été : à partir de 2020 les loyers seront gelés pour une période de cinq ans. Environ 1,5 million d’appartements sont concernés dans une ville où 85 % des habitants sont locataires.

Selon Claus Michelsen, de l’Institut allemand d’économie (DIW), la priorité est ailleurs : « Il faut 30 000 nouveaux appartements par an si la population continue de croitre au rythme actuel (entre 30 000 et 50 000 habitants de plus par an). Pour l’instant le gouvernement prévoit de construire 6000 appartements chaque année et de laisser le reste au privé. Mais il devrait profiter des taux d’intérêts bas pour emprunter et construire davantage. »

Investissements dans tous les domaines ?

Après des années d’austérité, la ville de Berlin doit donc investir massivement dans tous les domaines. Mais cela risque de ne pas être évident, car le frein à l’endettement va entrer en vigueur pour les Länder dès l’année prochaine. Cette règle, qui interdit aux gouvernements locaux de contracter de nouvelles dettes, a même été durcie à Berlin, où elle doit non seulement s’appliquer à l’administration mais aussi aux entreprises communales. De quoi compliquer davantage la tâche du gouvernement rouge-rouge-vert.

« Le logement ne doit pas être soumis aux lois du marché »

L’écologiste Florian Schmidt est conseiller municipal en charge du logement dans le quartier de Kreuzberg-Friedrichshain. Son combat : enrayer la flambée des loyers dans la capitale allemande.

A Berlin, trouver un logement relève désormais du parcours du combattant. L’offre est limitée et les loyers des nouveaux baux augmentent de 5 à 10% par an. Comment pouvez-vous contrer cette évolution ?

Le droit au logement est un droit fondamental et il ne doit pas être régi uniquement par les lois du marché. Il faudrait que la majorité des logements appartiennent à la ville ou à des promoteurs d’intérêt public comme des coopératives. Pour l’instant, 25% des habitations berlinoises rentrent dans cette catégorie. J’aimerais amener cette part à 50% d’ici à 2050 en rachetant des immeubles aux entreprises privées et en construisant davantage.

Que pensez-vous du gel des loyers décidé par le gouvernement local ?
C’est une bonne chose car cela va nous permettre de respirer un peu. Cependant c’est une mesure temporaire. D’ailleurs toutes les lois peuvent être abolies par le gouvernement suivant, d’où l’importance de changer la structure même du marché de l’immobilier.

Environ 85% des Berlinois sont locataires mais de plus en plus d’appartements locatifs sont revendus individuellement à des personnes privées. Ce changement structurel est-il problématique ?

La loi donne aux nouveaux propriétaires le droit de disposer de leur bien au bout de dix ou quinze ans dans certains cas. Dans les cinq prochaines années, nombre de ces délais vont expirer et des locataires vont se faire expulser par des gens plus aisés qui veulent s’installer dans leur appartement. Cela va créer des situations explosives. Peut-être qu’il faudrait protéger davantage les locataires, voire interdire la conversion de logements locatifs en habitations privées. C’est un débat qui doit être lancé.

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