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Réunification

L’ombre de la Treuhand

Par Hélène Kohl

La renaissance de Dresde après la réunification, © leoks, Shutterstock

3 octobre 2020

30 ans après la réunification et la promesse du chancelier Helmut Kohl de transformer l’Allemagne de l’Est en « paysages florissants », la Treuhandanstalt qui privatisa les biens de la RDA reste un traumatisme dans l’imaginaire collectif à l’Est. 

Un « zombie qui hante la mémoire collective de la réunification » : voilà comment l’historien Marcus Böick de l’université de Bochum a récemment qualifié la Treuhandanstalt, l’organisme fiduciaire chargé de privatiser les biens de la RDA. Après la chute du mur, elle s’est occupée de régler le sort de 8000 entreprises, 50.000 bâtiments, etc.

400 privatisations par mois

Entre 1991 et 1992, elle réalise plus de 400 privatisations par mois ! Comme celle de l’entreprise collectivisée VEB Friedrich Engels qui produisait des fibres synthétiques « de classe mondiale ! » assure Eberhard Brake, l’actuel directeur, un géant souabe courtois et dynamique. « Mais à la réunification, l’Ouest a été trop arrogant. On n’a pas accepté que l’Est puisse avoir des champions. Il y a eu trop d’opportunisme à court terme. »

Selon une étude réalisée en février 2020 pour la télévision MDR, 80 % des Allemands de l’Est pensent que l’Ouest s’est enrichi grâce à la Treuhand, 72 % que l’Est a été désavantagé, et 93 % estiment que cela a des conséquences encore aujourd’hui sur leur région. 

« Aufbau Ost »

Eberhard Brake, le patron wessi, se range du côté des Ossis : il se souvient de ses amis de promotion dans les écoles de commerce de Bavière qui descendaient de leurs berlines noires, pour lever ou abaisser le pouce, scellant l’avenir de milliers de personnes. Des cohortes de jeunes gens de l’Ouest – juristes, fonctionnaires, experts, analystes – sans expérience mais qui ont fait leurs gammes sur le terrain en « reconstruisant l’Est » (« Aufbau Ost »). Avec pour résultat une chute spectaculaire de la capacité de production de l’Est, divisée par quatre en cinq ans.

Le chercheur Dierk Hoffmann a décortiqué le dossier du VEB Friedrich Engels, lors de l’ouverture des archives de la Treuhand en 2016. Basée dans le Brandebourg, à une centaine de kilomètres de Berlin, l’entreprise s’appelle aujourd’hui SA Märkische Faser. « En 1991, un an avant la fermeture de l’usine de Premnitz, elle avait déjà obtenu un zéro malgré des annotations positives sur la qualité de ses produits et 41 % de ses profits réalisés à l’Ouest ». Alors le site industriel est démantelé. Même l’unité de production ultra-moderne, inaugurée en 1988, identique à celles des concurrents Hoechst ou Bayer, doit disparaître.

« Là, sur cette friche, il y avait le plus grand atelier mécanique d’Allemagne de l’Est ». L’homme qui joue le guide s’appelle Martin Hohmann. Ancien leader syndical, il est aujourd’hui directeur du développement de la zone industrielle de Premnitz, ou ce qu’il en reste – un décor qui a conservé sa patine grise de l’ancienne RDA, avec des lampadaires en béton et quelques bâtiments murés par des parpaings. Avant la chute du mur, c’était une ruche de 7000 personnes. Trente ans plus tard, on n’en compte plus que 2000, dont 525 dans l’entreprise Märkische Faser

Grève à Premnitz en 1992, © dpa – report

Martin Hohmann, qui avait organisé des blocages et des grèves pour défendre l’usine dans les années 90, commente froidement : « Cette décision de tout liquider en un temps record, financièrement c’était évidemment la solution la plus rentable. Mais à long terme, il faut aussi compter les sommes colossales payées en transferts sociaux. Il aurait mieux fallu investir pour sauver l’économie locale. »

Un problème structurel pour toute l’Allemagne

Selon le rapport du gouvernement sur l’unité de l’Allemagne (Jahresbericht zum Stand der deutschen Einheit), les entrées fiscales des communes d’Allemagne de l’Est sont deux fois plus basses qu’à l’Ouest, faute d’entreprises présentes sur place. Quand il y a une filiale, l’imposition se fait via la maison-mère. Par exemple, les impôts liés à la production de moteurs Mercedes en Thuringe arrivent dans les caisses de Stuttgart. Aucune des grandes firmes cotées au DAX n’a son siège à l’Est.

Martin Hohmann invite aussi à faire un tour en ville, juste pour « compter les déambulateurs ». Premnitz a perdu un tiers de sa population depuis 1990. Au total, 10 millions de jeunes Allemands de l’Est ont quitté leurs régions d’origine. Le territoire est aujourd’hui le 2e plus âgé du monde, derrière Monaco. Le manque de main d’œuvre constitue un problème structurel pour toute l’Allemagne, mais à l’Est, il est encore plus crucial. Sans actifs, les régions sont à la peine, encore souvent sous ponction financière. 

Selon Martin Hohmann, la facture à payer est aussi politique : « Quand on te dit, et à ton voisin et à tout le monde autour de toi en fait, vous ne servez à rien, nous n’avons pas besoin de vous, ce que vous savez faire ne nous intéresse pas… ! Cela laisse des traces. » Il parle d’un sentiment d’impuissance totale, d’une honte latente et d’une envie de revanche facile à attiser pour les populistes. Il y a un an, à l’occasion des élections régionales dans les Länder de Brandebourg, Saxe et Thuringe, les affiches du parti d’extrême droite, AfD, appelaient les électeurs à « achever la réunification », en reprenant le contrôle de leurs régions.

L’historien Marcus Böick refuse de tirer une ligne directe entre le souvenir traumatisant de la Treuhand et les scores records du parti AfD aujourd’hui dans l’est de l’Allemagne. Mais il y voit l’origine de beaucoup de ressentiments qui perdurent. « Les gens ont associé à la démocratie et à l’économie de marché de la déception, de la désillusion et l’impression d’être abandonnés. »

Le parti d’extrême gauche Die Linke joue aussi sur la colère et la suspicion vis-à-vis de la Treuhand présentée comme un « rouleau compresseur » ou encore le « bras armé de l’ultra-libéralisme ». Un narratif qui oublie que la Treuhand fut une création de l’État communiste de RDA, en mars 1990, avant la réunification politique et économique, avant même les élections du 18 mars marquées par un raz-de-marée en faveur d’une unification rapide. L’ouverture des dossiers il y a quatre ans montre aussi que les antennes régionales de la Treuhand servent de reconversion pour de nombreux membres du parti unique SED.

L’usine de la Märkische Faser à Premnitz dans le Brandebourg en 2018, © picture alliance/ZB/euroluftbild

La mauvaise image de la Treuhand

Dans son ouvrage Der Treuhand-Komplex, le journaliste Norbert Pötzl revient aussi sur l’un des mythes de la Treuhand. Elle aurait cédé 85 % des biens à des investisseurs de l’Ouest (10 % à des étrangers et 5 % seulement à des gens de l’Est). En réalité, il s’agit de 85 % de la valeur des biens. La majorité des PME, commerces, hôtels, cinémas, pharmacies sont restés entre les mains d’administrateurs locaux. Enfin, la plupart des liquidations d’entreprises ont eu lieu après 1994, donc après le mandat de la Treuhand. Comme pour Märkische Faser à Premnitz, bradée d’abord à un riche Suisse avant d’être cédée à un fond singapourien qui la met en faillite. Il faut attendre 2002 et l’arrivée de la famille Brake pour sortir le site des ruines. « Moi j’ai cru dans le savoir-faire des gens d’ici » tranche le jeune patron. Aujourd’hui la société exporte vers 30 pays et a gagné plusieurs prix d’innovation.

Martin Hohmann, le directeur développement de la zone industrielle de Premnitz, sait que le site s’en est plutôt bien sorti ; mais « j’ai vu passer tellement de lettres de licenciement sur mon bureau que je ne peux parler de succès », pointe-il visiblement ému. Il est favorable à l’ouverture d’une commission autour des agissements de la Treuhand, ainsi que le réclament certains partis politiques – un travail pour la vérité et la réconciliation. « Tout ce qui pourra contribuer à apaiser les esprits est bon à prendre ! », tranche le quinquagénaire. Il réclame de la transparence pour éviter les malentendus et les récupérations politiques. Même la couverture médiatique a été longtemps biaisée. Selon une étude réalisée par la Mitteldeutscher Rundfunk MDR, dans les années 90, seuls 41 % des articles de presse publiés sur la Treuhand par des journaux de l’Est présentaient une approche neutre ; à l’ouest, on note le même manque d’objectivité : 26% d’articles neutres, et même 65% de reportages franchement négatifs ! La mauvaise image de la Treuhand dans l’imaginaire collectif a été largement façonnée par l’Ouest.

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