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Cimetières automobiles

Icônes rouillées

Par Christian Vogeler

Citroën, modèle 7 UB, 1935, près de Cognac, © Dieter Klein

18 mars 2020

Le photographe Dieter Klein, originaire de Cologne, a voyagé dans  39 Etats fédéraux des Etats-Unis et dans cinq pays d’Europe, dont la France et l’Allemagne, pour mettre en scène des épaves de voitures. Ses photographies lauréates sont le témoignage d’une lente détérioration dans un décor féerique.  

Lorsque que Dieter Klein découvrit pour la première fois, en 2008, près de la ville de Cognac, un véhicule rouillé dans un buisson de sureau, son âme d’artiste en fut profondément touchée. La Citroën 7UB de 1935 du joli nom de « Rosalie » éveilla la passion du photographe pour un sujet qui se laisse aussi bien décrire par « la beauté de la décomposition » ou « l’amour abondonné ».

Dieter Klein traversa dans la suite cinq pays européens et 39 Etats fédéraux des Etats-Unis pour trouver des motifs aussi fascinants que déroutants et les immortalisa. Près de 8000 photos ont été prises. Elles sont toutes recueillies dans trois livres illustrés, et servent dans le cadre des expositions et des conférences. 

D’une naissance glamoureuse à la lente disparition

Le 6 octobre 1932, le Salon de l’Automobile ouvrit ses portes au Grand Palais à Paris. Ce jour-là, le président de la République française, Albert Lebrun, et le constructeur automobile André Citroën se saluèrent d’une poignée de main. Les deux anciens camarades d’études de l’Ecole Polytechnique regardèrent ensemble les voitures flambant neuves fabriquées au Quai de Javel représentant ce qui à l’époque était le plus moderne dans le secteur de l’automobile. La Citroën Rosalie connut un début glamoureux ; jusqu’en 1938, elle fut construite en plusieurs variantes et dans toutes les tailles.

Glas, Goggomobil, 1955–69, Bonn/Allemagne, © Dieter Klein

Le fait qu’un modèle de cette série resurgisse 76 années plus tard comme un « tas de tôles rouillées » dans un buisson et suscite la curiosité d’un photographe allemand ne serait sûrement pas venu à l’idée de l’inventeur. Non plus, le fait que ce modèle verrait ses derniers jours devant un grand public. En fait, le progrès automobile se manifeste dans les prospectus en papier glacé brillant et non comme documentation de la mort lente d’une beauté d’autrefois, voire comme le témoignage d’un crime écologique. 

Cependant, c’est ce qui s’est passé, et d’autres icônes rouillées de l’histoire de l’automobile et en France et en Allemagne, comme la Coccinelle de Volkswagen, la Renault Dauphine, la DS ou encore la Porsche 911 suivirent. Dieter Klein les a immortalisées de façon impressionnante. Les photos sont ainsi le témoignage d’une civilisation ancienne et montrent les voitures libérées de leur fonction originale et apparaître sous forme de serre ou de refuge pour petits animaux. Ces photographies laissant parfois entrevoir soit l’intérieur d’un véhicule défait, soit une voiture immergée dans la lumière tamisée d’un paysage désertique californien, déposée dans la forêt enneigée d’un collectionneur allemand ou cachée dans la caverne de grès des Riceys, qui dans son obscurité humide héberge normalement des chauves-souris.

Une communauté conspiratrice

Cependant, comment faire pour trouver de tels endroits, ou tout du moins ceux qui y ont déposé leur(s) véhicule(s) ou encore ceux ayant connaissance de telles locations ? Ces personnes formant souvent une sorte de communauté conspiratrice qui pour différentes raisons se taisent sur l’endroit exact des épaves.

Dans un premier temps, Klein commença par faire une recherche approfondie sur Internet. La recherche primaire par mot-clé le mit en contact avec des communautés de photographes, des blogueurs, des annonceurs de vente et des clubs de voitures anciennes. Ainsi, il fit la connaissance de collectionneurs, de concessionnaires et d’amateurs qui lui révélèrent les premiers indices. Leur intérêt de garder le lieu secret correspondait assez souvent au souhait du photographe d’immortaliser l’atmosphère féerique dans ses photos.

Volkswagen « Coccinelle », modèle 1964/65, Suède, © Dieter Klein

Ce fut notamment un jeune informateur suisse qui aida le photographe dans sa recherche. Cet informateur rachète des voitures anciennes dans toute l’Europe dans le but de consacrer un jour son propre musée à la thématique. C’est lui qui présenta Klein à Michel Martin, un ancien vendeur de ferraille de 83 ans domicilié à Polisot-sur-Seine. Il possédait plus de 500 véhicules des années 1928 à 1960 qu’il a, par passion, sauvés de la presse à ferraille. Avant même que l’emplacement ne soit dissolu, le photographe profita de l’occasion pour agrandir sa collection de motifs. Klein découvrit « sa » caverne de grès également grâce à l’informateur suisse. En ce qui concerne les Renaults Primaquatre et Monaquatre des années 30, qu’il y photographia, des histoires surprenantes en sont nées, par exemple que quelqu’un voulut protéger sa voiture des nazis en la cachant dans la caverne. En fait, c’est un musée d’automobiles qui, par manque de place, y avait déposé ses modèles sans penser que la forte humidité de la grotte endommagerait considérablement l’état des véhicules.

Tic automobile

Ces histoires insolites font désormais partie intégrante des photos et sont présentées lors des conférences-photographies que Dieter Klein tient dans des musées, des galeries ou pour des clubs de voitures anciennes. Cela concerne certains types d’individus obsédés par « le tic automobile » qui se manifeste en premier lieu en la chasse et collecte de véhicules, mais aussi dans leur maintien, restauration et entretien.

L’histoire du propriétaire d’un « mausolée pour voitures » justement dans le Neandertal peut s’ajouter à la série d’histoires insolites : Un concessionnaire de Düsseldorf s’était offert pour son 50e anniversaire 50 voitures anciennes dont une Citroën 11 CV construite en 1950 – des véhicules qui sont désormais en train de rouiller lentement dans une petite forêt.  

Porsche 356, 1950, Allemagne, © Dieter Klein

Le fait que le photographe soit autant chasseur que collectionneur « d’images » est une coïncidence heureuse. Cependant, c’est lui qui cristallise le moment, et en même temps l’objet. Il documente ainsi comment le désir de l’être humain de posséder la force de la nature qui finalement remporte toujours la victoire se heurte à la peur de l’effondrement des cultures.  

Traduction : Sophia Bonbon

Le projet Forest Punk

Une fin dans l’étendue infinie

Au projet européen que Dieter Klein fixa dans son ouvrage photographique « Forest Punk » suivirent plusieurs voyages aux Etats-Unis aboutissant à deux nouveaux ouvrages. L’idée de ce projet ambitieux lui vint lors d’une vente aux enchères à Oklahoma où toutes les voitures d’un ferrailleur devaient être vendues en une journée. C’est pendant les quatre voyages à travers 39 Etats fédéraux que furent prises les photos de scènes non retouchées et d’une beauté morbide d’épaves de voitures rouillées qui se déroulaient dans cette étendue infinie de l’Amérique du Nord. Depuis, on y a, tout comme en Europe, fait disparaître beaucoup de ces cimetières automobiles illégaux, de telle sorte que les photographies à la magie irritante de Klein sont devenues un élément documentaire historique.  

Dieter Klein, Forest Punk ; dieterklein.com, 2013 http://www.dieterklein.com

« Un livre, allez, une émotion pure, et pas seulement pour les passionnés de voitures » écrit le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung sur le premier ouvrage de photographies de Dieter Klein dans lequel il a documenté son projet photographique européen. Pour les amateurs de « coffee table books » qui veulent se laisser envoûter par les photos touchantes, troublantes et parfois même mystiques de Klein.

Dieter Klein, The Fabulous Emotion. Grand Tour – Retired Automobiles of North America, Band 1 & 2; dieterklein.com, 2016

Le projet « The Fabulous Emotion » conduit à des spectacles inhabituels et des voitures de rêves abandonnées aux Etats-Unis. Le photographe fait voyager les contemplateurs dans le temps en 300 photographies fascinantes.

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