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Cannabis

Bientôt la légalisation ?

Pascal Reine-Adelaide

Art urbain à Cologne, © dokdoc.eu

27 novembre 2022

C’est un petit détail qui a échappé en France aux observateurs de la vie politique allemande : la coalition de centre gauche (SPD, Verts et libéraux) dirigée par le chancelier Olaf Scholz veut légaliser la consommation récréative du cannabis.

Quand on connaît la crispation des politiques en France à la seule évocation du mot « Cannabis », ce projet risque d’engendrer de futures tensions entre les deux pays, comme ce fut déjà le cas avec les Pays-Bas en son temps. De fait, il repose sur le même modèle que celui utilisé aux Pays-Bas depuis des années, c’est à dire instaurer une « distribution contrôlée du cannabis pour les adultes dans des magasins – des pharmacies – sous licence de l’État ».

Cette légalisation contrôlée va dans le sens de l’Histoire et des projets qui sont allés en ce sens dans nombre de pays européens, tels l’Espagne ou l’Italie (qui va tenter de faire avancer ce projet par voie de référendum). Il suit également la poussée légalisatrice qui a déferlé ces quatre dernières années aux Etats-Unis. 

Un important enjeu sécuritaire

Ce vaste mouvement européen s’appuie d’abord sur le triste constat que la prohibition comme elle a cours depuis des dizaines d’années en Allemagne, en France ou ailleurs ne fonctionne pas. Les rares données sur le sujet et qui datent de plusieurs années montrent que près de 20 % des Allemands entre 18 et 25 ans déclarent avoir consommé du cannabis au moins une fois dans l’année.

Quant aux jeunes français, ils sont les premiers consommateurs européens de cannabis alors que les lois répressives en France sont aujourd’hui les plus strictes d’Europe: 25 % se déclarent consommateurs réguliers et ils sont 56 % à en avoir consommé au moins une fois dans l’année!

Dès lors, en Allemagne ce constat a poussé à une certaine permissivité au niveau des lois et de la police. Ainsi le Tribunal constitutionnel allemand à l’instar des autorités judiciaires italiennes, a estimé que la possession d’une faible quantité de cannabis à usage personnel ne devait pas entraîner de sanction pénale, laissant ainsi le choix aux Länder de normer en grammes la « faible quantité » à attribuer aux éventuels consommateurs.

Les partisans de ce projet arguent du fait que les policiers qui hier couraient après les consommateurs de cannabis pourront dorénavant se consacrer à la surveillance et aux investigations concernant le trafic des drogues plus dangereuses et plus dures. Aux Etats-unis, notamment en Californie où la légalisation est mise en place depuis 2018, c’est déjà le cas.

Les cartels, principalement mexicains, qui hier dirigeaient le trafic du cannabis sont en crise. Certes, ils ne disparaissent pas mais ne « vendent » plus de cannabis et se dirigent vers d’autres drogues, preuve s’il en faut que la légalisation permet une redistribution des cartes. Le cannabis « légal » serait de meilleure qualité et éviterait la circulation de produits coupés avec des additifs chimiques et dangereux à la consommation.

Le cannabis thérapeutique déjà largement utilisé

Les débats sur la nocivité ou les bienfaits du cannabis ont probablement joué un rôle non négligeable dans le portage de ce projet. Depuis 2008, l’utilisation du cannabis en traitement médical est expérimentée en Allemagne avec succès. Il y a été autorisé officiellement à ce titre depuis 2017.

La France toujours aussi frileuse sur le sujet n’a autorisé l’usage thérapeutique qu’en janvier 2022 et à titre expérimental ! Pour les médecins pourtant, le cannabis permettrait de calmer les douleurs et adoucir certains traitements lourds notamment dans le cas de maladies longues (cancers, sclérose en plaques etc.).

Une manne financière importante

Mais au-delà des aspects sanitaires, ce sont comme souvent aujourd’hui les aspects économiques de la légalisation qui sont également en ligne de mire pour les partisans de la légalisation du cannabis en Allemagne. Ainsi, une récente étude a estimé que les recettes fiscales, les taxes diverses liées à la vente et la production du cannabis pourraient générer jusqu’à 3 milliards de recettes pour l’État allemand !

Aux Etats-unis après la légalisation dans certains Etats, les spécialistes attendent un bénéfice de 40 milliards de recettes générées par ce « Green rush ». Comme le décrivaient les journalistes Stephane Loridon et Xavier Deleu dans leur enquête sur le sujet, au Colorado, État qui a légalisé la vente du Cannabis en magasins, les recettes (environ 6 milliards de dollars) servent déjà en partie à la mise en place de programmes sociaux ou à l’ouverture d’écoles dans des quartiers défavorisés. En Italie, ce sont près de 10.000 emplois qui sont déjà concernés par la culture du chanvre. En Allemagne, cela pourrait créer près de 30.000 emplois!

Ici, des entreprises sont prêtes et sur la ligne de départ, et n’attendent que le signal du starter législatif. La société Demecan basée à Dresde, une des trois sociétés agréées pour la culture du cannabis thérapeutique est prête pour ouvrir sa production en grand ; des milliers de plants sont déjà traités et prêts à être récoltés pour l’usage récréatif.

Les dirigeants de la société Sanity Group basée à Berlin sont plus optimistes encore : « Il y aura de plus en plus de startups, d’entreprises. Il y aura toute une industrie autour de la réglementation, de la livraison, des dispensaires, de la logistique. Je pense que ce sera un véritable boom qui créera beaucoup plus d’emplois, beaucoup plus de recettes fiscales pour le gouvernement. Je pense donc que, même si cela représente une concurrence évidente pour nous, c’est une bonne chose pour le marché. Et pour être honnête, il n’y a rien de mieux qu’une saine concurrence », explique son fondateur Finn Hänsel.

Un projet encore lointain

L‘actuel ministre de l’Agriculture Cem Özdemir (les Verts), un pourparleur de la légalisation du cannabis, devant le palais du Reichstag à Berlin en 2019, © oezdemir.de / Sedat Mehder

En effet ce projet porté par la nouvelle coalition ne fait pas l’unanimité. En Allemagne comme en France, même si les esprits s’ouvrent de plus en plus à une légalisation (pour la première fois des sondages font état en France d’une majorité favorable à la légalisation), les sceptiques restent très nombreux.

Les partis conservateurs ici et là, sont vent debout contre la légalisation et l’ouverture via des commerces d’État. La sécurité, principalement celle des plus  jeunes, et les risques d’addiction sont les premiers arguments avancés pour s’opposer au projet. Et ils trouvent un écho toujours très important dans la population allemande ici, mais également française ou italienne. Au point que les alliés au pouvoir en Allemagne hésitent à pousser le projet.

Ainsi les dates avancées pour une mise en vente d’un cannabis légal en pharmacie s’éloignent : on parle maintenant de 2024. D’ici là, les agences de communication du gouvernement auront sûrement à travailler pour faire accepter un peu plus le projet par la population.

En attendant, tous ceux qui actuellement ont le droit de posséder 15 grammes de cannabis pour leur consommation personnelle devront continuer à prendre le risque d’acheter clandestinement un cannabis de mauvaise qualité ou frelaté.

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1 Kommentar/Commentaire

  1. C’est drôle de savoir un pays comme la France aussi coincé. Par contre, vendre de l’alcool ça oui ! Pas mal d’hypocrisie là dedans.

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