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Covid-19

Berlin entre les murs

Par Adrienne Rey

La Porte de Brandebourg au temps du coronavirus, © Shutterstock

15 avril 2020

Depuis l’annonce de mesures limitant les contacts sociaux, bars, cafés et restaurants ont fermé leur porte mettant un coup d’arrêt à l’effervescence habituelle de la capitale allemande. Alors que, petit à petit, la situation s’assouplit, quelques Berlinois, d’origine ou d’adoption, font part de leurs impressions.

Emma et Pascal, deux expatriés français saluent les mesures mises en place, « un mal nécessaire » estime le traducteur indépendant, bientôt trente ans. « J’ai eu besoin d’un petit temps d’adaptation » confie Emma, 26 ans, qui a eu du mal à se passer du « hug berlinois ».

Depuis l’annonce du confinement dans leur pays d’origine, tous deux sont rivés sur les news françaises. « En écoutant le discours de Macron, j’ai été prise de panique », explique Emma qui déplore l’utilisation d’un champ lexical guerrier, « très loin du climat berlinois ». Pascal partage cet avis et juge par ailleurs son pays d’adoption bien mieux préparé, plus apte à faire face à la crise du Covid-19.

Hazem, un chirurgien plastique de 34 ans qui travaille à Neukölln, a quant à lui commencé à se « confiner » bien avant les annonces officielles. Il apprécie la modération du gouvernement allemand, mais aurait souhaité plus de cohérence au niveau national, considérant que cela induit des différences d’interprétations.

Une aire pour enfants à Berlin-Kladow, © Shutterstock

À Berlin même, d’un quartier à l’autre, les règles n’étaient pas appliquées de la même manière, l’ouverture des parcs ou des aires pour enfants a été ainsi laissée à l’appréciation des maires d’arrondissement. Si Tobias, un dramaturge de 39 ans, salue une politique modérée, il déplore lui aussi un manque de clarté : « D’un jour sur l’autre, de nombreuses lois ont été partiellement modifiées, de sorte qu’à un moment donné, on ne savait plus ce qui était en vigueur, en particulier en ce qui concerne l’obligation de porter un masque. »

« Achats de hamsters » et murs de plexiglas

Quant à savoir quel moment a eu pour eux l’effet d’un déclic ou quelle image leur restera, les réponses divergent. Emma et Pascal évoquent les rayons vides des supermarchés. Outre-Rhin, ce phénomène porte un nom, celui de « hamsterkäufe », achats de hamster (achats de précaution), et il est vrai qu’avant même l’annonce des mesures, des rayons entiers de produits de base (farine, pâtes) ou d’hygiène (notamment le papier toilette et le savon) ont été dévalisés en quelques jours.

Les effets des « achats de hamster », © Shutterstock

Pour Tobias, ce sont les murs de plexiglas installés dans les supermarchés qui lui ont fait prendre conscience de l’exceptionnalité de la situation. Afin de protéger ses chauffeurs, la BVG (la compagnie des transports berlinois) a mis en place un dispositif similaire dès le début du mois de mars.

Le chant des oiseaux

Le visage de leur quartier a lui aussi été bouleversé. Hazem ne se remet toujours pas du silence et du calme qui règne désormais dans les rues de Neukölln, un quartier d’ordinaire très animé. À Wedding, au contraire, où vivent Emma et Pascal, il n’est pas rare de croiser des gens qui se baladent à plusieurs tandis que d’autres jouent au ping-pong. En l’absence d’interdiction stricto sensu, tous les habitants de Berlin ne respectent et n’appréhendent pas de la même manière les recommandations. Des différences de comportements pouvant créer des situations difficiles à gérer. Emma a eu ainsi beaucoup de mal à faire entendre raison à sa colocataire qui continuait à inviter des gens de l’extérieur.

Mais la crise du Covid-19 a aussi permis de nouer de nouvelles solidarités. Pascal s’est vu sollicité dans sa boîte aux lettres par une association de riverains proposant ses services aux personnes âgées ou à risques. Un système de souscription a également été mis en place pour venir en aide aux restaurateurs du quartier. Emma s’est émue de voir, suspendue sur des grilles au coin de la Pankstraße, des sacs de nourritures, de vêtements, ou de produits de première nécessité à destination des sans-abris. Une initiative que l’on retrouve dans de nombreux quartiers.

La Simon-Dach-Straße à Friedrichshain, très animée en temps normal, © Shutterstock

Lors des grosses chaleurs d’avril, les habitants ont également pris soin d’arroser les arbres de leur quartier. « J’avais déjà vu ça en temps normal, mais là, c’est la mairie qui a sollicité les particuliers, j’imagine que l’entretien des espaces verts ne peut pas se faire comme d’habitude ». Autre effet inattendu du confinement, le retour de la faune dans les rues de Berlin, où il n’est déjà pas rare en temps normal de croiser des renards à la nuit tombée ou des sangliers en zones forestières. Lors d’une balade autour du lac, Emma en a aperçu un qui s’aventurait au plus près du chemin. Et tous les matins, ce sont désormais les oiseaux sous sa fenêtre qui la réveillent.

Des mesures contestées

Bien que moins strictes que pour le confinement français, italien ou espagnol, les mesures prises à Berlin n’ont pas été sans générer des inquiétudes et des oppositions. Depuis la mi-avril des manifestants se retrouvent devant la Schaubühne, un grand théâtre berlinois, pour protester contre des contraintes jugées liberticides. D’autres manifestations du genre ont été organisées le 1er mai dernier.

La Schaubühne à Berlin en 2016, © Gianmarco Bresadola

Hazem voit tout cela d’un bon œil, considérant qu’il faut continuer à défendre ses droits civiques qu’importe la situation. Pascal entend les revendications qu’il relie à l’histoire de l’Allemagne où l’on se montre toujours très vigilant face aux risques de dérives autoritaires, mais se demande si la configuration actuelle n’appelle pas plutôt d’autres formes de manifestations, virtuelles notamment. Quant à Tobias, il regrette la récupération politique par des partis et des sympathisants d’extrême-droite et s’interroge sur la possibilité de respecter les gestes barrières au sein de ces manifestations.

Le monde d’après

Hazem, Pascal, Tobias et Emma, tous connaissent une baisse de leur niveau économique. Pascal a vu le nombre de ses clients réduits à peau de chagrin, Hazem ne se rend plus à l’hôpital qu’en cas d’urgence, Emma, animatrice en école primaire, au chômage partiel, ne touche plus que de quoi payer son loyer. Quant à Tobias, s’il s’estime plus épargné que nombreux de ses collègues du théâtre, il craint que le plus dur ne reste encore à venir puisqu’il sera probablement impossible d’accueillir un large public avant l’automne, voire l’hiver…

Rames vides aux transports publics, © Shutterstock

Aucun d’entre eux ne se fait beaucoup d’illusion quant à la levée des règles de distanciation sociale. « Le retour à la normale n’est pas pour bientôt… » C’est ce que Pascal a ressenti après avoir repris le métro pour la première fois depuis des semaines. « Des rames presque vides… Tous les passagers avec un masque sur le nez… »

L’économie locale ressortira assurément exsangue, la ville ébranlée, mais tous veulent se montrer optimistes et espèrent que l’on pourra tout de même en retirer quelque chose de positif. Même à court terme, les effets bienfaisants du confinement sur la qualité de l’air, le retour de la faune sont à prendre en compte. Tobias voudrait d’ailleurs que l’on voie dans la crise actuelle un avertissement sur les dangers qui pèsent sur notre monde « si l’on ne se décide pas à ouvrir les yeux ».

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