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Crises énergétique et économique

L’Allemagne dans la tourmente

Violette Bonnebas

10.000 personnes ont manifesté le 8 octobre 2022 à Berlin à l’appel du parti d’extrême-droite AfD, pour protester contre la politique énergétique du gouvernement et contre l’inflation. © picture alliance / dpa | Christoph Soeder

25 octobre 2022

D’après l’institut de recherche économique de Halle (IWH), les faillites d’entreprises ont augmenté d’un tiers en septembre 2022 par rapport à l’année précédente. La grogne larvée d’une partie de la population pourrait se transformer en « automne et hiver de la colère » (« Wutherbst und -winter »).

Le fabricant de papier toilette Hakle, la chaîne de chaussures Görtz, les sous-traitants automobiles Dr. Schneider et Carl Lippold… Ces entreprises allemandes ont un point commun : elles ont toutes déposé le bilan ces dernières semaines. Et leur destin ne serait que la partie émergée de l’iceberg.

Les nuages noirs s’accumulent sur l’économie allemande. À la désorganisation des chaînes de logistique mondiales liée à la pandémie de Covid-19 viennent s’ajouter les conséquences de l’invasion russe en Ukraine. Outre-Rhin, la flambée des prix de l’énergie et des matières premières n’épargne personne. Le taux d’inflation s’élevait à 10 % en septembre, du jamais-vu depuis 1951 – contre 5,6 % en France. En moyenne, les prix de l’énergie ont presque doublé en un an, selon l’Office fédérale des statistiques.

Existence menacée 

« La crise énergétique se transforme en crise économique et sociale », alerte le 12 octobre le ministre de l’Économie Robert Habeck. D’après la fédération du Mittelstand BVMW, la moitié des PME allemandes voient leur « existence menacée » en raison des coûts de l’énergie. Incapables de répercuter la hausse de leurs coûts de production sur leurs clients, victimes de la baisse de la consommation, 16.000 magasins pourraient mettre la clé sous la porte avant la fin de l’année, selon la Fédération du commerce allemand (HDE).

Les projections gouvernementales n’ont pas de quoi remonter un moral en berne, avec une inflation persistante à 7 % en moyenne prévue pour l’année 2023. La première économie d’Europe devrait même tomber en récession : les autorités tablent sur une contraction de 0,4 % du PIB en 2023, alors qu’elles prévoyaient jusqu’ici une croissance de 2,5 %.

Berlin paie au prix fort des décennies de dépendance vis-à-vis de la Russie, dont le gaz bon marché assurait la prospérité de l’industrie made in Germany et, avec elle, de tout un pays. Aujourd’hui, la puissante industrie allemande, pilier de l’industrie européenne, se voit contrainte de réduire la voilure en dépit de carnets de commandes bien remplis : une entreprise sur six a baissé sa production car elle n’est plus rentable, selon la Chambre de commerce et d’industrie. Le géant de la chimie BASF et celui de l’acier ArcelorMittal sont notamment concernés.

Le numéro 2 mondial de l’automobile Volkswagen, le fabricant de porcelaine Rosenthal, ou encore le spécialiste du linge de maison Wülfing réfléchissent à délocaliser leur production hors d’Allemagne, au point que les économistes de la Deutsche Bank y voient le risque d’une « désindustrialisation accélérée ».

Multiplication des mesures anti-crise

Face à la crise, qui menace non seulement le pouvoir d’achat des Allemands mais aussi le fondement même de leur modèle économique, le gouvernement multiplie les mesures. En septembre 2022, un plan d’aides de 65 milliards d’euros – le troisième depuis février – a été entériné. Un « bouclier de défense » énergétique de 200 milliards d’euros, a également été promis sans que ses modalités n’en soient encore fixées. Sur les conseils d’une commission indépendante, l’Etat pourrait prendre en charge la facture de gaz du mois de décembre 2022 des particuliers et des petites entreprises, avant la mise en place d’un tarif de base régulé au printemps.

L’instauration d’une taxe sur le gaz, pour financer le sauvetage des importateurs au bord de la faillite, a, en revanche, été abandonnée quelques jours seulement avant son entrée en vigueur. Un « couac » qui a laissé des traces, au milieu d’une communication de crise jugée brouillonne par de nombreux observateurs. Depuis des semaines, chaque nouvelle mesure fait l’objet de longues négociations entre les partenaires de coalition, au cours desquelles leurs désaccords apparaissent au grand jour.

Renforcement des conflits politiques

Certes, l’alliance entre les sociaux-démocrates du SPD, les écologistes et le petit parti de droite libérale-démocrate (FDP), conclue en décembre 2021, ne promettait pas un long fleuve tranquille. Mais « la situation actuelle a renforcé les conflits, en particulier entre les Verts et les libéraux qui ont des approches politiques très différentes », explique la politologue Julia Reuschenbach.

Si les premiers veulent davantage d’investissements publics et de redistribution des profits pour atténuer les effets de la crise, les seconds y voient une attaque contre le libre marché et la règle constitutionnelle du « zéro déficit ». Les écologistes refusent de revenir sur la sortie du nucléaire, quand le FDP milite pour la prolongation de la durée de vie des trois dernières centrales du pays jusqu’en 2024 pour assurer l’approvisionnement en électricité.

« Étaler les conflits devant l’opinion publique a un coût important en termes de confiance des électeurs », souligne Julia Reuschenbach. Et ce n’est pas le seul problème : le bien-fondé des mesures elles-mêmes est controversé. « Les mesures arrivent à chaque fois trop tard, et elles ne sont pas suffisamment ciblées sur ceux qui en ont vraiment besoin. Cela renforce le sentiment d’injustice sociale », met en garde le politologue Wolfgang Schroeder. Certaines mesures très attendues chez les classes populaires, comme la hausse des minimas sociaux et la réforme des aides au logement, n’entreront en vigueur qu’en janvier 2023.

Résultat : scepticisme et pessimisme s’installent, la peur du déclassement aussi. 68 % des Allemands ne sont pas satisfaits du travail de la coalition, selon le dernier sondage ARD-Deutschlandtrend. Pire, 63 % considèrent qu’aucun parti politique n’est capable de résoudre les problèmes actuels, d’après une enquête de l’institut Forsa. Lors des élections régionales de Basse-Saxe, le 9 octobre – qui a vu la victoire du SPD –, 40 % des électeurs se sont d’ailleurs abstenus ; ce chiffre est en hausse de 3 points par rapport au scrutin précédent.

Contestation à l’Est

La grogne larvée pourrait-elle se transformer en « automne de la colère » (« Wutherbst »), comme le redoutent les autorités ? 10.000 personnes ont manifesté le 8 octobre 2022 à Berlin à l’appel du parti d’extrême-droite AfD, pour protester contre la politique énergétique du gouvernement et contre l’inflation. Ces dernières semaines, la formation radicale mobilise régulièrement plusieurs milliers de personnes dans la rue, dans l’Est de l’Allemagne. Sous le slogan « Notre pays d’abord ! », elle réclame notamment des baisses de taxes énergétiques et d’impôts ainsi que l’ouverture du gazoduc controversé Nord Stream 2, qui doit relier la Russie à l’Allemagne – et endommagé par un « sabotage intentionnel » fin septembre 2022.

Dans l’Ouest du pays, et à gauche, la thématique semble moins porteuse. Les manifestations pour un « automne solidaire » organisées le 22 octobre dans six grandes villes, à l’appel de syndicats, d’associations caritatives et environnementales n’ont rassemblé que 24.000 personnes. Un chiffre très en-deçà du potentiel de mobilisation des organisateurs : à lui seul, le syndicat Ver.di compte 1,9 million de membres. Le collectif demande des aides sociales supplémentaires, un plafonnement des prix du gaz et de l’électricité et la fin de la dépendance aux énergies fossiles.

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