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Afrodeutsche

Allemands et noirs

Von Pascal Reine-Adelaide

Karamba Diaby, © ute-langkafel-maifoto

25. Januar 2020

Ils sont noirs, métis, café au lait, caramel, certains avec des cheveux bouclés ou frisés – et ils seraient près d’un million en Allemagne. On les appelle « Schwarze ». Certains préfèrent le terme d’ « Afrodeutsche ».

Leur Histoire et leur vécu sont différents de ceux de la majorité des Allemands. Plongée dans une communauté qui doit faire face bien souvent au racisme et aux discriminations. Une communauté pourtant bien allemande.

Le 19 octobre 2019 mourrait dans un triste anonymat Theodor Wonja Michael. Il avait 94 ans, était allemand et avait été tour à tour figurant, comédien, journaliste et même espion. Il était un des derniers survivants des camps nazis. Plutôt, il était le dernier survivant noir allemand des camps nazis ! Des noirs allemands ? En Allemagne ?

Une tradition coloniale méconnue

Le premier noir allemand aurait été Anton Wilhelm Amo, originaire du Ghana, qui, enfant, est offert vers 1720 en cadeau au Duc de Brunswick-Wolfenbüttel. Sous la protection de ses riches propriétaires, il fera des études qui lui permettront plus tard d’obtenir une chaire de philosophie et un poste de professeur à l’université de Halle.

Mais tous n’ont pas la chance d’Amo. D’autres enfants, d’autres esclaves sont pris et ramenés de force des premières propriétés allemandes en Afrique, la Côte de l’Or, le Ghana actuel. En guise d’impôt, les riches commerçants allemands devaient en effet envoyer au Roi Frédéric Guillaume de Prusse « 12 garçons nègres, dont six décorés de chaînes d’or ».

Un siècle plus tard, en 1884, les relations entre les puissances européennes se tendent, sur fond d’expansion et de compétition coloniale en Afrique. Sous couvert de philanthropie et d’humanisme, toutes veulent tirer profit des riches terres africaines. Le traité de Berlin de 1884 va ainsi fixer les règles de partage et d’occupation de l’Afrique. L’esclavage est aboli, honni ; le colonialisme peut commencer !

Si les commerçants allemands chers à Bismarck occupent des territoires en Afrique depuis plusieurs années, c’est officiellement de 1883 à 1885 que l’Allemagne va débuter l’occupation de l’Ouest du continent (actuels Cameroun et Togo), une partie du Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) et de l’Afrique orientale (actuelle Tanzanie) jusqu’au Rwanda. Quelques Africains sont alors envoyés en Allemagne pour étudier, et ainsi pouvoir participer à l’encadrement des futures administrations coloniales dans leur pays.

Tout n’est cependant pas si vertueux. Dans les colonies, les relations interraciales sont strictement encadrées. Les mariages mixtes sont rendus compliqués, voire impossibles. Les enfants métis ne sont pas reconnus par l’Etat allemand. Les chefs des ethnies qui résistent au soi-disant « bien fait » du colonialisme sont pendus. De 1904 à 1908 les Namas et les Hereros, ethnies de Namibie, sont méthodiquement exterminés. Bernhard Dernburg, Directeur des affaires coloniales de l’Allemagne, déclare « certaines tribus indigènes, tout comme certains animaux, doivent être détruites ». C’est le premier génocide du 20e siècle : dans les sordides camps d’internement, des médecins allemands mèneront des expériences sur les enfants, femmes et hommes noirs, et serviront de modèles au médecin nazi Mengele.

Jusqu’à la fin des années 30 d’autres colonisés africains seront déportés pour peupler les zoos humains qui vont animer les centres commerçants des grandes villes allemandes et occidentales durant des années. Là, en cage ou dans des villages factices reconstitués, ces femmes et ces hommes noirs vont servir d’attractions aux côtés des lions et autres éléphants. Les noirs, « monstres humains », sont moqués, caressés craintivement par des enfants blancs à qui l’on disait que le noir était plus proche de l’animal, du singe que de l’homme…

« Bâtards rhénans »

En ce début de 20e siècle, on estime qu’entre 1000 et 3000 noirs résident en Allemagne. Leur statut de citoyen allemand des colonies est incertain, leurs droits sont minimes. Après la première guerre mondiale, l’Allemagne endure honteusement la défaite et se dit humiliée par l’occupation des troupes alliées, composées en partie de soldats noirs en Rhénanie. C’est la « Honte noire » ; on en a fait le film « Die schwarze Schmach ».

La presse d’extrême droite parle de viols de masse commis par ces soldats noirs. Plus tard, les rapports militaires démentiront les sordides rumeurs. Entretemps, des unions entre soldats noirs et femmes allemandes se créent malgré les interdictions et les rejets. Leurs enfants seront les « bâtards rhénans ».

Pendant la « Grande Dépression » de 1929 tous ces noirs ou métis allemands sont oubliés, et ne perçoivent aucune aide de l’état contrairement aux autres; ils ne sont pas officiellement allemands. Hitler plus tard, sera radical : ils perdent tous leurs droits.

Les nazis les expédient dans des camps de travail à l’instar de Theodor Wonja Michael. Environ 500 enfants noirs seront stérilisés, dont Hans Hauck qui raconte dans le documentaire « Hitler’s Forgotten Victims’ » qu’après son opération on lui avait remis, lui enfant métis, un certificat de stérilisation qui l’autorisait à travailler, mais lui interdisait de se marier ou d’avoir des rapports sexuels avec des personnes « de sang allemand ».

A la fin de la seconde guerre mondiale, les troupes d’occupation composées en partie de soldats afro-américains, afro-caribéens ou africains vont encore une fois, malgré les règles militaires racistes, se mêler aux populations locales. Des « brown babies » ou « war babies » naissent : le gouvernement ouest allemand va pendant longtemps les rejeter. En Allemagne de l’Est, de l’autre côté du mur, des Africains, frères communistes, s’installent aussi. Ils viennent étudier, vivre et fonder parfois eux aussi des familles interraciales – et découvrent le racisme communiste en RDA.

Le concept « d’Afrodeutsche »

Mais, ces femmes et hommes noirs, métis, nés en Allemagne parlant allemand, de culture maintenant allemande, sont-ils somaliens, camerounais, américains, européens ou simplement allemands ?

Audre Lorde, intellectuelle féministe afro-américaine, de passage à Berlin dans les années 80, lance l’idée de recenser les initiatives de femmes artistes noires, métisses et allemandes et à l’identité floue.

Elle crée le concept d’ « Afrodeutsche » qui vient répondre en écho aux maux identitaires de ces noirs allemands. Le terme « Afrodeutsche » n’entre officiellement dans les dictionnaires allemands qu’en 2006. D’autres initiatives, telles l’Initiative Schwarze Menschen in Deutschland Bund (ISD), cherchent à regrouper toutes ces personnes, Afrodeutsche, afin de créer un imaginaire noir allemand progressif et positif. Entre autres, le mouvement souhaite  re-baptiser des noms de rue qui portent aujourd’hui les stigmates de cette triste histoire coloniale, telle la « Mohren-Straße » à Berlin. La « rue des Sarrasins » !

Mais plus généralement, et en s’appuyant sur une jeune génération plus active et politique, tous ces mouvements (certains sont féministes) veulent sortir d’un discours victimaire et revendiquent maintenant une place réelle et effective dans la société allemande pour ces Afrodeutsche.

La route reste encore longue

Car ils sont là, près d’un million en Allemagne. Ils sont allemands et noirs. La route reste encore longue avant d’être complètement acceptés. Pas facile de vivre en tant que noir et métis dans ce tableau des imaginaires dans lequel tous les Allemands sont forcément blonds et grands.

Anja R., 19 ans, métisse : « Bien sûr que je me sens allemande. Mais je me sais aussi différente de par mes origines et ma couleur de peau. De toute façon, je ne peux oublier que je suis différente, car mes camarades étudiants me le rappellent souvent en me faisant toujours un moment ou un autre des remarques sur mes origines. Est-ce que cela me blesse ? Oui et non. Oui, car cela reste discriminant et me fait me rendre compte que je suis différente, « Autre ». Mais parce que justement je suis « autre », je me sens plus riche en tant qu’Allemande et j’en tire une fierté ».

Vedettes

Leroy Sane aujourd’hui, hier Gerald Asamoah, et avant cela Jimmy Hartwig, Erwin Kostedde ont fait tour à tour les beaux jours de la Bundesliga et des supporters de la Nationalmannschaft.

Kid Soul, Serious Klein, Juju Rogers sont les nouvelles stars de la scène Rap et Soul allemande. Leurs vidéos sont visionnées sur les réseaux sociaux par des millions de fans. Hier déjà, les stars de la musique s’appelaient Joy Denalane, Samy Deluxe ou Ayo. Afrodeutsche !

En 2012, John Ehret est élu maire de la petite ville Mauer dans le land du Bade-Wurtemberg. En 2013 c’est au tour de Karamba Diaby du SPD, de Charles M. Huber de la CSU, et en 2019 d’Aminata Touré pour les verts d’être à leur tour élus dans les plus hautes assemblées législatives allemandes. Eux aussi sont des Afrodeutsche !

Florence Kasumba, © Shutterstock

« Tatort », le totem inamovible de la télévision allemande, la série policière du dimanche soir, a vu sa commissaire prendre les traits et la couleur de l’actrice allemande mondialement connue (elle a joué dans le film « Black Panther »), Florence Kasumba. Une autre Afrodeutsche.

L’arrivée récente des milliers de réfugiés originaires d’Afrique orientale ou du moyen orient participera encore au fait noir et métis en Allemagne – un pas de plus vers la normalité.

Un futur à construire ensemble

Après avoir été agressé dans les années 90, le député Karamba Diaby déclarait en 2010, quelques années avant son élection, que le racisme n’était plus un problème en Allemagne et notamment à l’Est, où il vit depuis plus de 30 ans. Il doit regretter ce temps et cette déclaration. Récemment, il a été victime de nouvelles menaces racistes et s’ouvrait, inquiet de ce nouveau climat, à la chancelière Angela Merkel. Pire, un rapport de l’ONU en 2017 notait un racisme d’Etat, voire structurel en Allemagne qui entravait la vie de ces noirs pour la recherche d’appartements, d’un travail, ou dans leurs relations avec les administrations fédérales. Les rapporteurs avaient sûrement en tête les morts suspectes d’Oury Jalloh, mort brulé dans sa cellule, les pieds et les mains liés, ou de N’deye Mareame Sarr, abattue par deux policiers dans des conditions troubles…

Oumar Diallo, qui vit à Berlin depuis plus de 20 ans, raconte son expérience à son retour d’un voyage de vacances en Espagne: « J’étais le seul noir de l’avion, et j’ai été le seul à être contrôlé par la police. Même s’ils m’ont assuré que la couleur de ma peau n’avait rien à voir avec le contrôle. »

Le rapport de l’ONU fait état de contrôles au faciès de plus en plus fréquents que doivent subir les personnes de couleur en Allemagne. Ledit rapport propose des pistes et préconise un plan national pour l’amélioration de la vie des noirs allemands avec entre autres l’embauche de ces Afrodeutsche dans les administrations. Ou encore, un meilleur apprentissage de l’histoire coloniale allemande dans les écoles. Le rapport de l’ONU rejoignait les inquiétudes du Parlement européen sur le sujet qui lui, et afin de combattre la banalité de ce racisme, recommandait en mars 2019 l’intégration de ces Afrodeutsche dans des productions télé et cinématographiques allemandes.

En effet, les agressions racistes augmentent (+ 40 % en Saxe), et restent confinés aux faits divers. Signe de cette triste évolution, dans un pays où la parole s’est libérée avec la résurgence des mouvements d’extrême droite, les insultes racistes se font de plus en plus nombreuses. Gerald Asamoah, international Allemand, était déjà traité de « singe » dans un stade allemand en 2006, peu de temps après la Coupe du monde de football. « Tu peux faire tout ce que tu veux pour le pays, tu restes malgré tout le noir », déclarait-il, fataliste. Quelques années plus tard, c’est au tour de Jerôme Boateng la star internationale de Football multi titrée et primée, du Bayern de Munich d’être au centre d’une polémique créée par Alexander Gauland, vice président de l’AFD, parti d’extrême droite. Celui-ci déclare que « personne n’aimerait avoir (Boateng) comme voisin ». Scandale ! Malgré les plates excuses du parti et les dénégations de Gauland, le mal est fait. Pire, elle est vécue par beaucoup de ces Afrodeutsche comme symptomatique d’un rejet.

Pas grave cependant, les Afrodeutsche sont et restent là ! Fiers de leur origine et d’être allemands. Et comme le dit ce même Oumar Diallo, contrôlé par la police : « Nous sommes une chance pour ce pays! C’est ma façon de voir les choses ».

Black and Proud ! And German !

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1 Kommentar/Commentaire

  1. Dieses Thema interessiert mich sehr, besonders, weil ein guter Freund von mir sehr davon betroffen ist. Er ist in Guinea geboren und als Jugendlicher über den Senegal nach Frankreich und schließlich nach Deutschland gekommen, hat Abitur gemacht und Medizin studiert. Er arbeitet seitdem im sozialen Bereich, spricht perfekt Deutsch und Französisch und hat die deutsche Staatsangehörigkeit. Er sagt mit großer Inbrunst: Ich bin Deutscher! Ich bin Deutschland sehr dankbar für meine Möglichkeiten und mein Leben hier!
    Seit einigen Jahren erlebt er zunehmend Diskriminierung in der Öffentlichkeit, auch bei Behördengängen, die er beruflich bedingt mit behinderten Menschen machen muss. Seine schwer kranke Frau muss häufig in stationäre Behandlung ins Krankenhaus. Auch dort wird er häufig vom Personal offen fremdenfeindlich behandelt. Schade, dass Ihr Artikel nur auf Französisch erschienen ist, meine Kenntnisse sind leider sehr „bescheiden“ und ich kann den Inhalt nur sinngemäß verstehen – aber das Lesen war eine gute Übung!

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